Extraits « 24 heures dans la vie d’un mec »

4 août 2018

Extraits « 24 heures dans la vie d’un mec »

« S’il y avait eu des stands de recrutement pour partir sauver le monde aux côtés de George Pug, je me serais engagé. J’aurais quitté ma vie, mes parents et l’appartement que je partage avec Misha. J’aurais pris ses mains dans les miennes et je l’aurais regardée droit dans les yeux, intensément. Je lui aurais dit, « ma chérie, je t’aime plus que tout. Mais j’ai besoin de combattre la crétinerie, la corruption et les connards. J’ai besoin de lutter contre l’injustice, la bêtise et les questions à la con dans les jeux télé. Je ne sauverai pas le monde, car le monde n’a pas besoin de nous pour survivre, mais je veux essayer de sauver l’espèce humaine. Mon espèce. Notre espèce. Vis ta vie, mon amour. Sois fière, sois belle, sois heureuse ». Je l’aurais embrassée une dernière fois, en espérant que ce ne soit pas la dernière fois. Je me serais accroché à sa main jusqu’au dernier moment, en imprégnant son visage dans ma mémoire. »

 

« Devant l’immeuble, je peine à retrouver mes clés dans la poche de ma veste. La lourde porte en bois me sert d’appui pendant que je fouille et fouille et fouille encore, vidant tout le contenu d’une poche dans une autre avant de recommencer. Places de spectacle et de cinéma, tickets de caisse en tout genre, quelques centimes – ou plutôt cents –, mon fidèle smartphone, des écouteurs, des emballages de chewing-gum, des jetons en plastique pour caddie, des cartes de visite cornées, de la poussière et des chutes de fil. Mais pas de clefs.
Fatalement, je finis par me poser cette question résolument ridicule que se posent invariablement les personnes qui perdent des objets.
— Elles sont où, ces putains de clefs ?
Je retrace mes pas, ravive comme je peux des souvenirs brumeux, floutés par l’alcool. Je commence à paniquer, me disant que j’ai dû les faire tomber dans la salle de spectacle ou sur la terrasse pour fumeurs du troquet où on a bu quelques verres avec Stéphane ou dans le Uber ou…
Je fouille une dernière fois mes poches avant de me résoudre à réveiller Misha à coups de sonnette. Et j’entends enfin le cliquetis métallique rassurant. Elles sont là, entre les places de spectacle et de cinéma, les tickets de caisse en tout genre, la petite monnaie, mon fidèle smartphone, mes écouteurs, les emballages de chewing-gum, les jetons en plastique pour caddie, les cartes de visite cornées, la poussière et les chutes de fil.
Je les observe un instant dans le creux de ma main, persuadé qu’elles se moquent de moi. « On t’a bien eu, hein ? T’as cru qu’on s’était fait la malle, hein ? Il suffisait qu’on se tasse un peu contre la poche dès que t’y fourrait les doigts et hop !, tu passais à côté sans même t’en rendre compte… C’est vraiment couillon, un humain après quelques verres… » »

 

« Il n’en faut pas plus pour qu’elle me tombe dans les bras. Nos lèvres se joignent dans un baiser passionné. Sa poitrine généreuse presse contre ma peau et mes sens sont tout émoustillés. Je n’arrive pas à croire que j’embrasse une des femmes les plus sexy de la planète.
Nos baisers langoureux nous mènent vers sa chambre. Nous nous allongeons sur le lit en continuant de batifoler et j’ai bon espoir qu’on fasse l’amour.
Une main se pose dans mon dos et je me tourne pour découvrir Misha. Souriante, mon ex se comporte comme si elle ne m’avait jamais précipité dans ce puits sans fond. Ceci dit, je dois bien reconnaître qu’elle ne m’avait pas menti et que sans elle, je n’aurais jamais eu la chance de rencontrer Hayley.
Misha se penche pour déposer un tendre baiser sur mes lèvres. Je la laisse faire, feignant même un sourire amoureux, par politesse. Je n’ai en fait qu’une hâte, qu’elle déguerpisse de mon rêve au plus vite.
Lorsque je me retourne vers Hayley, son visage fermé m’indique sans équivoque qu’elle n’a pas apprécié la scène. »

 

« — J’ai d’autres choses de prévues, maman.
— C’est cette Michelle, n’est-ce pas ?
— Misha, maman, elle s’appelle Misha. Et non, ça n’a rien à voir avec elle. Elle est au boulot, là.
— Alors viens, mon fils.
— Je t’ai dit que j’ai d’autres choses de prévues, maman.
— Quoi donc ?
Son ton ne laisse planer aucun doute, elle ne croit pas un instant que je puisse avoir quoi que ce soit de prévu qui soit plus important que de me joindre à eux pour déjeuner.
— Un rendez-vous pour du boulot.
— Un dimanche ?
— Oui, un dimanche.
— Mais c’est le jour du repos.
— Pas pour tout le monde, maman.
Boulot est un mot magique. Dans l’esprit de ma mère, boulot = stabilité = mariage = enfants. Elle est sur le point de capituler, je le sens. Mais pas sans faire une dernière tentative. Ou deux.
— Je t’avais préparé ton plat préféré…
Je lève les yeux au plafond. Je n’ai pas le cœur de lui avouer que mon plat préféré est un hamburger bien gras, avec deux steaks, du bacon et des frites croustillantes.
— Maman, je t’ai dit que je ne pouvais pas.
— Mais tu ne peux jamais !
— La semaine prochaine, ok ? Je viendrai la semaine prochaine.
— Tu dis ça à chaque fois.
— C’est pas vrai, maman. Dimanche prochain, je déjeunerai avec vous, promis.
— Tu sais qu’on ne va pas vivre éternellement, ton père et moi.
— Vous avez bien encore une semaine ou deux devant vous, non ?
Elle ne trouve pas d’humour dans ma remarque.
— Mes parents n’étaient pas beaucoup plus vieux que ton père et moi, et pourtant…
Elle allait me rabâcher, pour la énième fois, l’histoire de mes grands-parents, tués dans la fleur de l’âge pendant la guerre. Une histoire que j’ai tellement entendue qu’elle me fait l’effet d’une fable pour enfants.
— Je sais, maman. Mais on n’est pas en guerre, que je sache, et c’est pas comme si vous alliez mourir demain, vous serez encore là dimanche prochain.
— Tant pis. J’avais une amie qui devait passer prendre le thé avec sa fille, mais je vais lui dire que ça ne sert à rien puisque tu ne seras pas là… »

 

« — Moi, j’ai un truc… Depuis quelques temps, dans la résidence, on a comme un espèce de justicier urbain qui opère.
Maircre confirme. Comme ça arrive régulièrement, les Jumeaux se mettent à raconter l’histoire à deux voix. Ils sont installés chacun d’un côté du salon, ce qui nous oblige à tourner la tête vers l’un puis vers l’autre, comme si on suivait un échange de tennis.
— Ça a commencé par des mots sur les voitures mal garées…
— Puis les essuie-glaces relevés…
— Puis des stickers collés sur les portières…
— C’était magnifique, y’avait marqué « Vous avez vu, je suis garé comme un connard ! »
— Puis les stickers se sont déplacés sur les pare-brise…
— Mais les gens continuaient à se garer comme des merdes…
— Alors qu’il y a un parking presque vide juste de l’autre côté de la rue…
— Là, le type s’est mis à dégonfler les pneus des voitures…
— Pas à les crever, juste les dégonfler…
— L’autre matin, y’avait un voisin qui se trouvait comme un con à tourner autour de sa voiture.
— Il pestait qu’il allait être en retard, se plaignait du gars en l’insultant dans le vide.
— J’ai presque eu envie de lui dire que s’il s’était garé sur le parking, tout ça ne serait jamais arrivé.
— Mais t’as eu peur qu’il t’en colle une…
— Grave, il était méga-vénère ! »

 

« Je regarde Misha, assise en face de moi, et je la trouve aussi belle qu’elle m’était apparue ce premier jour. Je l’avais déjà vue en photo, évidemment, on n’achète pas un chat dans un sac, mais il y a parfois un décalage entre des photos mises en ligne pour appâter le pigeon et la réalité. En fait, il y avait un décalage entre les photos mises en ligne par Misha et la réalité. Je l’avais trouvé mignonne sur les clichés, alors qu’en réalité, elle est magnifique. Ses cheveux noirs contrastent parfaitement avec sa peau opaline, ses yeux clairs oscillent entre le vert et le bleu, ses lèvres rouges appellent des baisers passionnés et son sourire angélique creuse ses joues de deux ravissantes fossettes.
Dès l’instant où je l’ai aperçue, mon cœur s’est mis à battre plus fort. J’étais arrivé les mains dans les poches, résolu à passer une bonne soirée sans faire de plans sur la comète. Ce n’était pas mon premier rodéo et je savais qu’on peut facilement sympathiser derrière son ordinateur, pour ne plus être – du tout – sur la même longueur d’onde IRL (non, ce n’est pas un format d’onde, ni l’abréviation d’Irlande). En voyant Misha, je m’étais mis à stresser. Il fallait que ça marche. Il fallait que cette femme soit la mienne. Paradoxalement, je n’ai jamais autant été moi-même lors d’un premier rendez-vous. Quand nous nous sommes finalement dit au revoir, au bout d’une soirée étirée à l’extrême, nous n’avons pas échangé un baiser langoureux mais une bise, encore plus sensuelle, au coin des lèvres. Une bise qui nous avait renvoyé chez nous des étoiles dans les yeux et des papillons dans le ventre.»