Extraits « Bienvenue à Po’koncu »

2 août 2016

Extraits « Bienvenue à Po’koncu »

 

« Elle repense à cet après-midi où sa vie a basculé. Elle se revoit, heureuse et insouciante, contente de rentrer plus tôt que prévu. Elle voulait faire la surprise à Nikolaus. Et elle l’a surpris, ça c’est certain. Dès qu’elle a ouvert la porte, elle a entendu des murmures étouffés et des bruits de précipitation. Son estomac s’est noué et son cœur s’est emballé, comme si son corps savait déjà ce que son cerveau refusait de comprendre. »

 

« — Que puis-je faire pour toi, ma chérie ?
— Répondre aux questions que je te pose quand je te les pose, ça serait déjà pas mal. Je sais ce que tu penses, mais ça ne m’amuse pas d’avoir à te faire t’arrêter comme ça, j’ai l’impression d’être une petite fille qui réclame l’attention de son papa…
Pippo ne la lâche pas du regard et se montre aussi concerné que possible. Pourtant, il ne l’écoute que d’une oreille et si Emy le mettait au défi de répéter ce qu’elle vient de dire, il en serait absolument incapable. Il se contente de hocher la tête doucement, ce qui reste encore le meilleur moyen de lui laisser croire qu’il est attentif à ses jérémiades. »

 

« Après avoir traversé une bonne partie du pays, il est exténué. Avec Emy, ils ont plus marché pendant ces deux dernières semaines que pendant le reste de leur vie. Il suffit de voir l’état de leurs pieds, criblés d’ampoules et crevassés ; ils ont dormi dans des hôtels qui ne resteraient pas ouverts plus d’une semaine en France et mangé dans des bouis-bouis qui bafouent ouvertement toutes les règles élémentaires d’hygiène.
Rien qu’à deux mètres de lui, une poissonnerie/charcuterie/boulangerie/épicerie dégueule ses étalages jusqu’au milieu du trottoir. Les poissons, viandes, pâtisseries, fruits et légumes sont à l’air libre et les mouches s’en donnent à cœur joie pour y planter leurs larves ou juste faire une pause pour se laver les pattes en toute quiétude. »

 

« Emy revient enfin. Elle marche à nouveau normalement – elle sautille, presque – mais elle fait la grimace.
— Qu’est-ce qu’y a ?
— Un putain de cafard gros comme mon poing qui m’est tombé dessus pendant que j’étais en train de pisser… Je suis sortie des chiottes et tout le monde se foutait de ma gueule dans le resto… Putain de pays de dingues !
— Je te rappelle que c’était ton idée de…
— Je sais, Pippo, je sais. Et quand bien même j’aurais eu l’audace de penser que peut-être on aurait planifié ce voyage tous les deux, tu ne perds pas une occasion de me rappeler que c’est de mon seul putain de fait. La prochaine fois que j’ai une idée à la con dans le genre, tu as ma bénédiction pour m’envoyer chier, ça te va ?
— Ça me va… »

 

« La sueur leur pique les yeux et leurs vêtements leur collent à la peau. Ils remontent la rue en regardant leurs pieds, comme s’ils avaient peur de marcher dans une crotte de chien. Ils ne perdent plus de temps à s’étonner des devantures bariolées qui se succèdent jusqu’à former un patchwork de couleurs ternies par le temps et noircies par la pollution. Ils ne font plus attention aux nuées bourdonnantes qui surplombent les tas de détritus puants entassés contre les murs tous les quelques mètres ; ni aux chiens grassouillets qui déambulent dans la rue en fouillant les sacs poubelles éventrés ou qui sont allongés devant les restaurants à lécher les assiettes sales avec application. »

 

« Sur le papier, ce voyage était une excellente idée, une formidable aventure personnelle et humaine. Mais sur le papier, on n’entend pas le bourdonnement incessant d’insectes en tout genre, on ne doit pas composer avec les démangeaisons irritantes de mille piqûres. Sur le papier, on croit pouvoir aisément supporter quelques degrés de plus – il suffit qu’on prenne des t-shirts respirants – on se dit que les plats locaux passeront dans les intestins comme des lettres à la poste. Sur le papier, on voit les décors de carte postale, les paysages à couper le souffle et les monuments venus d’un autre temps, sans imaginer une seconde la saleté effarante qui les entoure ni la puanteur insupportable qui les embaume. »

 

« Bienvenue à Po'koncu (2)Ils jouent des coudes pour se frayer un chemin jusqu’au quai. Bien sûr, le train est en retard et ils doivent trépigner sur place, coincés au milieu d’une foule impatiente.
Des enfants courent sur les rails en s’esclaffant, sans que les parents ne s’en inquiètent. Bien qu’un peu crasseux, leurs visages sont radieux et leurs sourires resplendissants. L’image est aussi attendrissante qu’angoissante. »

 
« Pippo et Emy ont eu la chance de trouver une place assise et Pippo s’est sacrifié pour la laisser à Emy. Il se considère comme un homme moderne, croit en la parité des sexes et ne rechigne pas à s’occuper des tâches ménagères, mais il n’en est pas moins un gentleman quand la situation s’y prête. Un gentleman un peu macho sur les bords, nuancerait Emy. Elle est une femme moderne aux opinions assurées et incapable de préparer un plat en sauce digne de ce nom. Elle occupe un poste de designer dans une start-up en plein essor et est habituée à donner des ordres à des hommes plus grands et âgés qu’elle. Pourtant, la manière autoritaire dont Pippo prend parfois les choses en main la rassure. Ça ne l’empêche pas de lui faire une réflexion de temps en temps, pour qu’il ne perde pas de vue que, dans le fond, c’est bien elle qui décide. Mais la vérité c’est que dans ces moments-là, elle se sent aimée et protégée. Dans ces moments-là, elle regarde son compagnon et pense c’est mon homme. »

 

« Par les fenêtres sales, Pippo aperçoit des immeubles gris se profiler au loin. Ils ressemblent aux ruines d’une guerre violente, à l’image qu’il se fait de la Bande de Gaza après une série de bombardements. Mais plus le train fonce vers eux et plus Pippo constate que les immeubles ne sont pas des vestiges abandonnés. Des taches de couleurs fleurissent aux fenêtres avant de se muer en textiles de toutes longueurs et de toutes formes. Des vêtements et des draps mis à sécher. Des paraboles garnissent les balcons comme autant de bourgeons sur un arbre en béton, ou de boutons d’acné sur le visage d’un robot adolescent.
Pippo distingue des silhouettes qui s’affairent quand une crainte profonde s’empare soudain de lui. Le train ne fonce pas vers les immeubles. Il fonce sur les immeubles. »

 

« Emy fait la tête de celle qui s’apprête à le remettre en question, comme une enfant qui aurait trouvé le truc d’un magicien et serait déterminée à l’exposer en public. Ses yeux se mettent à pétiller et ses lèvres s’étirent dans un sourire qui fait ressortir sur son visage la petite fille espiègle qu’elle a été. Quand bien même elle peut parfois être chiante, voire complètement insupportable par moments, Pippo aime cette femme, pas de doute là-dessus. Il profite de cet instant autant qu’il le peut, car il sait que quand Emy va se mettre à parler, ce sera pour le mettre encore plus dans l’embarras. »

 

« À une distance que Pippo ne sait évaluer – peut-être quelques dizaines de kilomètres, peut-être une centaine –, une chaîne de montagnes découpe un ciel bleu qui, à l’horizon, se mêle à l’océan. Une immense forêt fait la jonction entre les deux.
Quelques nuages s’enroulent autour des plus hauts sommets et Pippo se rappelle ce que sa mère lui avait raconté une fois, quand il était petit. Il découvrait la montagne pour la première fois et s’était interrogé sur ce qu’il ignorait être les neiges éternelles. Sa mère lui avait expliqué que quand les montagnes montent très haut dans le ciel, les nuages viennent s’y accrocher et ça laisse des traces blanches, comme du coton. »

 

« Des fois, il se demande si Emy le comprend vraiment. Si elle le connaît vraiment. Est-ce qu’elle l’aimerait toujours si elle savait ce qui lui passe par la tête, parfois ? Est-ce qu’elle le serrerait contre elle ou est-ce qu’elle lui tournerait le dos, si elle savait qu’il lui arrive encore, quand il rentre du travail et remonte le périphérique entre les files de voitures, d’espérer qu’un automobiliste change de file sans vérifier son angle mort ; qu’il se voit projeté dans les airs par l’impact et qu’il sait qu’il est déjà mort quand son corps frappe le bitume de plein fouet, plusieurs mètres plus loin ? »

 

« Les lieux donnent à Pippo le sentiment de débarquer dans une petite ville du Far West américain à l’époque de la ruée vers l’or et il n’aurait pas été surpris de voir un fétu de paille rouler sans direction, charrié par une brise sèche.
Rien ne ressemble vraiment à ce qu’il a pu voir dans les westerns, mais l’atmosphère est similaire, ce sentiment qu’en ces lieux reculés, tout peut arriver sans que personne ne puisse rien y faire. Qu’ils sont arrivés au bout du monde et que plus loin, rien d’autre ne les attend que le néant. »

 

« Ils voulaient un bel appartement dans un beau quartier de la capitale, ils voulaient une berline allemande et une télévision japonaise, ils voulaient pouvoir manger dans de bons restaurants et partir en vacances. Ils voulaient fonder une famille et, plus tard, acheter une maison dans une petite ville connectée à la fibre optique. Ils voulaient une maison de vacances au bord de la mer et un chalet en montagne. Ils voulaient pouvoir vivre sans avoir à compter les moindres dépenses, sans avoir à se demander comment terminer le mois. Ils voulaient ne manquer de rien. »