Extraits « Coup de Poker »

27 janvier 2016

Extraits « Coup de Poker »

 

« Comme si elles sentaient la neige tomber durant la nuit, Cléa et Mattéa se réveillaient invariablement plus tôt les lendemains, et pressaient leurs parents de les préparer au plus vite, pour avoir le temps d’aller jouer dehors avant de partir pour l’école. Elles couraient dans le jardin blanc, se roulaient dans la poudreuse et faisaient des batailles de boules de neige. Elles étaient heureuses et leur bonheur se ponctuait d’éclats de rire aigus.
Une pure innocence qui fait remonter des souvenirs que Franck a mis des années à ensevelir dans les tréfonds de son inconscient, des réminiscences d’évènements passés qu’il garde enfermés comme un secret honteux. »

 

« Il la soulève du sol quand elle tend les bras vers lui et elle fait claquer ses petites lèvres humides sur sa joue. Rien ne vaut l’amour d’un enfant, se dit Franck, oubliant instantanément les tracas de sa journée de travail. En retard sur ses objectifs du mois, il a passé l’après-midi au téléphone, à démarcher de nouveaux clients potentiels, sans grand succès. Tout ça est relégué au second plan par la seule affection que lui démontre sa cadette. Elle le dévisage de ses petits yeux marron pétillants avant de se blottir dans son cou. L’odeur fruitée de ses cheveux blond fait à Franck le même effet que de l’air pur à un apnéiste qui retrouverait la surface après une longue plongée. Il peut respirer à nouveau. Ses préoccupations d’adulte s’évanouissent momentanément. Serrant son enfant contre lui, il ferme les yeux pour profiter au maximum de cet instant de répit. »

 

« — On peut s’arrêter prendre une glace sur le chemin ? demande Cléa depuis la banquette arrière.
— Oh oui, surenchérit Mattéa, une glace !
— C’est mon idée, Téa, souffle Cléa à sa petite sœur.
Béatrice se tourne vers Franck, les yeux pétillants, en agitant la tête de haut en bas.
Le sourire de sa femme s’élargit, mais ce n’est rien, comparé à celui de ses filles, qui ont déjà compris qu’elles allaient avoir gain de cause.
— On vote, propose Franck avec un sérieux feint. Qui veut aller prendre une glace ?
— Moi ! s’exclament ses filles d’une seule voix.
— D’accord, capitule Franck, on passe chercher des glaces.
L’habitacle s’emplit des cris de joies de ses filles. Sa femme lui prend la main et se penche pour l’embrasser au coin des lèvres. Ils n’ont peut-être pas encore trouvé leur nouvelle voiture, mais ce n’est qu’un détail, aux yeux de Franck.
Tant qu’il a ses femmes à ses côtés, le reste importe peu.  »

 

« — (…) ça va paraître débile, mais j’ai toujours l’impression que je me fais pigeonner, sur le Net.
Franck ne peut s’empêcher de sourire. Si on lui avait donné un euro à chaque fois qu’il a entendu quelqu’un dire que le poker en ligne est truqué – je perds toujours avec les As, à chaque fois l’autre me sort un brelan ou une quinte de l’espace – il n’aurait pas besoin de continuer à jouer et d’essayer de passer ce coin flip qui semble toujours l’empêcher d’atteindre la table finale d’un des gros tournois du dimanche. »

 

« — (…) tu fais les Championnats de France, ce weekend ?
— Non, je pense pas.
— C’est con, on aurait pu le faire ensemble.
— J’aurais bien aimé, je te le cache pas, mais en ce moment, c’est pas le genre d’investissement que je peux me permettre.
— T’as pas essayé de te qualifier online ?
— Pas vraiment, non. J’ai pas trop joué dernièrement.
— Bah essaie alors, on sait jamais. Y’a quand même un million d’euros garantis, ça devrait faire un joli paquet pour le vainqueur. »

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« Béatrice fait la moue. Elle voulait qu’ils profitent de la fin de la semaine pour se retrouver en famille à la campagne. Sa mère possède une maison dans l’Eure, avec un grand terrain et des animaux, tout le contraire de leur vie urbaine. Même s’ils ont la chance d’être en pavillon et d’avoir un petit jardin, ils sont quand même en ville et ça se sent. Passer ne serait-ce que deux jours sans entendre des klaxons de voitures toutes les dix minutes et en pouvant observer les étoiles dans le ciel, une fois la nuit tombée, leur permettrait de faire une vraie coupure. Et, en ce moment, ils en ont bien besoin. Ça fait plusieurs jours que les filles sont fatiguées et, par conséquent, fatigantes. Mais puisque son mari tient à participer à ces championnats de poker, elle veut lui faire plaisir. Elle a bien remarqué ses récents efforts et sait que jouer aux cartes est un de ses rares hobbies, même si elle n’aime pas trop les jeux d’argent. »

 

« Au milieu des autres usagers, il se demande qui va où et pour y faire quoi. Il essaie de repérer d’autres joueurs, qui, comme lui, se rendent au cercle de jeux où se tiendra le tournoi. Il n’en remarque qu’un seul, un jeune homme de moins de trente ans, au visage concentré, avec un casque sur les oreilles. Franck sait que c’est un joueur de poker, car il porte un polo flanqué d’un pique rouge sur fond noir, le logo d’un des leaders du marché français. Franck le suit, presque comme un agent secret espionnant l’ennemi, en se demandant si c’est un joueur online connu, s’il est dangereux, s’il doit espérer éviter de le retrouver à sa table ou si, au contraire, ce serait une proie facile. Son esprit cherche déjà à remarquer de petits détails, des tells qui lui permettront de prendre les meilleures décisions possibles quand viendra le moment d’engager ses jetons au milieu de la table ou de minimiser les pertes. »

 

« Franck capte une conversation entre deux jeunes joueurs internet.
— T’as vu le coup ? demande le premier, assis à la table derrière Franck.
— Ouais, répond son ami, un truc de degen.
— Raconte.
— T’as un type qui raise en MP à 250. Le hi-jack 3bet à 750. Derrière, la small blind cold 4bet à 2 100. Le raiser original se couche et l’autre place un 5bet à 5 200. Ça revient à la blind, qui push pour un chouille en-dessous de 30k. L’autre le snap.
— Ok. Hi-jack a les As ?
— Ouais.
— Et l’autre les Rois ?
— Ouais.
— Ça pue vraiment de jouer KK comme ça aussi tôt dans le tournoi…
— C’est le cas de le dire.
— … Et ça tient ?
— As au flop. L’autre fait couleur river…
— Sick ! »

 

« — Bonsoir, lance une voix rauque.
Franck est tiré de ses pensées avec un sursaut. L’homme du bout du bar s’est approché de lui et lui offre un regard compatissant, levant ses sourcils broussailleux par-dessus ses verres fumés. Sur son crâne hâlé, une fine mèche de cheveux ressemble à un pont reliant deux continents noirs gominés. D’une corpulence épicurienne, l’homme a une prestance naturelle, respirant l’assurance. Il doit avoir réussi, se dit Franck, car c’est ainsi qu’il se représente les hommes ayant réussi, avec du ventre, un goût prononcé pour les cigares – particulièrement cubains – et l’alcool fort – de préférence plus vieux que leurs enfants –, et habillés de costumes confectionnés par les meilleurs tailleurs de la capitale. »

 

« Entre deux coups, un homme tout en muscles et à la peau tannée s’approche de la table. Il porte un costume sombre, taillé sur mesure, une gourmette en or au poignet et des cheveux noir, courts, impeccablement coiffés. S’il ne semble pas avoir beaucoup plus de trente ans, son air sûr de lui et son visage abimé lui confèrent une certaine aura. Alors que la croupière s’apprêtait à distribuer la donne suivante, elle suspend son geste quand il lui adresse un signe du menton. Après avoir laissé échapper une volute de fumée de sa bouche sévère, l’homme retire le gros cigare qu’il a entre les lèvres et pose une main sur l’épaule d’un des joueurs. Sous le bracelet de la montre luxueuse, Franck devine l’encre sombre d’un tatouage qui remonte sur l’avant-bras, pour disparaître sous la manche de la chemise. »

 

« Debout sur sa chaise, un pied en appui contre le rebord de la table, Franck envoie plusieurs pelletées de jetons dans la gueule fumante du volcan.
— 999 999, annonce le croupier, extatique, en tournant sur son siège, les bras tendus vers le ciel.
Plus rien ne peut arrêter Franck. Aucun bad beat ne pourra plus le priver de sa victoire. Les jetons inondent la table jusqu’à en faire disparaître le feutre sous les coulées de lave qui se répandent de toute part. »