Extraits « La Maison »

6 décembre 2017

Extraits « La Maison »

 

« L’enfant se réveille en sursaut. Le cauchemar est familier, mais il n’en conserve que quelques images floues. Il entend immédiatement les frottements du tissu, celui des semelles en caoutchouc. Il se lève lentement et ouvre doucement sa porte, poussé par le besoin intense de voir sa mère autrement qu’étendue dans l’obscurité de sa chambre. Elle est dans le couloir, à quelques mètres de lui, une silhouette courbée, qui se traîne difficilement, une main en appui contre le mur. Il voudrait tendre le bras pour la toucher. Les relents acides qu’elle dégage lui font l’effet d’une gifle.
— Maman ?
Le murmure lui échappe. Sous la lueur de la lune, la forme drapée se fige avant de pivoter lentement sur elle-même pour lui faire face. Le garçon retient son souffle.
Les longs cheveux sombres retombent autour d’un visage blafard. Il peut distinguer les veines violacées qui serpentent sous la peau vitreuse. Les traits sont déformés, creusés de rides profondes et les lèvres invisibles. Enfoncés dans leur crevasse, deux yeux pâles roulent péniblement pour s’arrêter sur lui.
L’enfant est pétrifié, convaincu que la chose qui s’arque au-dessus de lui n’est pas sa mère.
Un bras décharné se lève et des doigts squelettiques se déploient vers le visage du garçon. Les yeux vides sont braqués sur lui. La peau craquelée s’étire et se déchire pour ouvrir un orifice à l’endroit où devrait se trouver la bouche. Les mâchoires de la chose se déboitent bruyamment et le trou noir s’agrandit. Le cœur de l’enfant se glace. Il voudrait faire un pas en arrière, claquer la porte de sa chambre et se blottir sous sa couette, mais il est pétrifié. Il pousse un hurlement de terreur lorsque la pulpe du doigt, rugueuse et froide, vient caresser son visage joufflu.
Il veut hurler à nouveau, mais sa gorge se serre. Il ne peut plus respirer. La panique le fait suffoquer.
Il n’entend pas les pas lourds qui remontent le couloir, ne remarque pas l’ombre de son père qui surplombe la sienne sur le mur. Il est hypnotisé par cette gueule immonde qui n’en finit plus de s’ouvrir à seulement quelques centimètres de lui. Les os se brisent les uns après les autres. Crac ! Crac ! Crac ! Un parfum de mort reflue et s’imprègne sur sa peau humide et poisseuse.
Un liquide noir, épais et vaseux, déborde lentement hors du trou, dégouline sur le menton de la chose, goutte sur la robe de chambre qui couvre le reliquat de son humanité. L’enfant sait que s’il reste immobile, la gueule se refermera sur lui pour l’engloutir.
Comme un boa avec sa proie.
Petit à petit.
Centimètre après centimètre.
Doucement.
Sans le tuer.
Pas tout de suite.
Une main froide se referme sur son avant-bras et le garçon devine que c’est la fin, qu’il va mourir là, dévoré par cette chose qui se fait passer pour sa mère.
— Bonhomme ? Bonhomme !
La tête de l’enfant roule en arrière. Et tout devient noir.
Lorsqu’il revient à lui, il est dans son lit et son père dépose un plateau sur sa table de chevet. Un grand verre de lait et deux gâteaux secs. Puis il se penche vers le garçon et le scrute avec intensité.
tu m’as fait peur, bonhomme, à hurler comme ça
Son père prend sa main et lui raconte calmement les événements de la nuit, sa crise d’angoisse et les convulsions qui ont suivi.
ça faisait longtemps que ça ne t’était pas arrivé, pas à ce point-là
tu nous as inquiétés, ta mère et moi
Dans un flash douloureux, le souvenir de la chose apparaît à l’esprit du garçon. Il tente de décrire ce qu’il a vu, ces images qui le hantent. Ces yeux vides. Ces griffes sur son visage. Et cette gueule désarticulée, ouverte sur le néant. Son père fait mine de l’écouter, un sourire forcé sur les lèvres, avant de poser une main chaude sur son front froid.
je sais bien que ta mère n’est pas au meilleur de sa forme, mais tu ne penses pas que tu exagères un peu ?
Sa voix est calme, détachée.
tu as fait un cauchemar, bonhomme, rien de plus
Le garçon déteste quand son père l’appelle par ce sobriquet ridicule. À chaque fois, il se demande pourquoi certains mots oublient de se perdre dans les méandres du temps. Bonhomme. Il ne ressent pas l’affection que ce terme est censé évoquer. À la place il se sent rabaissé, humilié. Son père trépigne, trop pressé de retourner à ses calculs et ses expériences. Rien d’autre ne compte vraiment, à ses yeux. L’enfant sait que ce qu’il a vu n’était pas le fruit de son imagination, il peut encore sentir l’haleine fétide de la chose. Pourtant il n’insiste pas. Son père ne peut pas – et ne veut pas – entendre certaines choses. Le garçon acquiesce puis détourne la tête pour ne pas le regarder quitter la chambre. Une fois seul, il laisse germer en lui l’idée que, peu importe ce que tente son père, il ne reverra jamais sa mère. Qu’elle sera réduite à cette chose pour l’éternité. »

« La voiture cahote sur le chemin de terre qui serpente entre les arbres. De chaque côté, il n’y a que la forêt. Pour Rose et Ricky, l’effet est le même à chaque fois, l’impression de quitter le monde moderne pour traverser non seulement une partie des bois mais aussi du temps. Ricky observe l’étalage infini de troncs et des milliers de branches nues qui s’agitent doucement sous le vent de janvier.
Puis le haut portail en fer forgé noir apparaît, au milieu de nulle part.
Au-delà, une grande cour gravillonnée, bordée de larges bandes de pelouse fatiguée. Puis la maison qui se tient, fière et droite, comme un phare de la civilisation au milieu de la nature. La lumière du soleil se reflète sur les carreaux des hautes fenêtres en bois sombre découpées dans les grosses pierres qui confèrent son caractère à la façade imposante. Deux colonnes encadrent l’entrée et soutiennent une partie du balcon panoramique.
À première vue, la maison paraît sortie d’un autre temps, comme si elle avait toujours été là, sur ces terres ostracisées.
Le jardin qui l’entoure est dans un état de négligence morne, en partie à cause de l’hiver qui est arrivé avec quelques mois d’avance, sans laisser le temps à l’automne d’opérer sa transition nécessaire. De part et d’autre du gravier, des touffes d’herbe gelée, telles des piques vertes, transpercent le tapis de feuilles pourri qui recouvre le gazon mal entretenu. Entre le portail et la maison, la fontaine en pierre a perdu de sa superbe. La pièce maîtresse de cette partie du jardin aurait mérité un nettoyage méticuleux, tant à l’extérieur, pour enlever la couche de terre qui s’est déposée sur les pierres et les saletés venues s’incruster dans les moindres interstices, qu’à l’intérieur, où la vase s’est transformée en bouillon de culture crasseux par l’eau de pluie qui croupit. Même le chérubin, sur son piédestal, semble triste. Ses traits, sculptés dans une roche jaunie par le temps, semblent s’être affaissés ; des taches de mousse brunâtre commencent à gagner son petit corps abîmé ; le tuyau de cuivre qui rejetait l’eau dépasse légèrement de ses lèvres entrouvertes, tel le bout d’une langue impétueuse qu’il tirerait à ceux qui passent devant lui ; autour de sa bouche, de minuscules et éphémères stalactites formées pendant la nuit fondent déjà sous les rayons du soleil, qui les traversent en les faisant scintiller furtivement.
Malgré tout, l’orgueilleuse bâtisse n’a pas l’air abandonnée. Il faut s’approcher et jeter un coup d’œil à travers les vitres de la grande porte-fenêtre du rez-de-chaussée pour constater que ses entrailles ont été vidées. Comme tout bâtiment intemporel, elle se contente d’attendre son renouveau, le retour de la vie entre ses murs, l’arrivée d’une nouvelle famille.
Les doigts de Rose se serrent un peu plus autour du volant et une grimace réprimée déforme brièvement le bas de son visage. C’est pareil à chaque fois qu’elle revient. Cette sensation qui la prend à l’estomac, comme si son dernier repas menaçait de jouer les escaladeurs de l’extrême dans son œsophage. Rose n’arrive pas à s’habituer à ce sentiment désagréable qui l’enveloppe tel un linceul de relents pestilentiels refusant de s’estomper.
Elle arrête la voiture devant la grille et Ricky descend pour l’ouvrir. Une bourrasque le cueille immédiatement et il arque le dos en agrippant le col de son trench coat gris foncé pour empêcher le souffle glacé de venir s’insinuer dans ses vêtements. Un long frisson descend sa colonne vertébrale. Ricky ne sait pas s’il le doit au froid ou à la plainte triste du portail.
— Brrr !
Pendant que la voiture entre dans la propriété et contourne la vieille fontaine, qui trône au centre de la cour, pour aller se garer devant la porte coulissante du garage, Ricky se frotte énergiquement les bras en remontant la cour, le visage illuminé par un sourire enfantin. Il a toujours aimé écouter le crissement de ses semelles sur le gravier. Ça remonte à son enfance, quand il accompagnait sa mère chez l’une de ses amies qui avait une petite maison avec une allée en gravier. Elles pouvaient discuter pendant une heure ou deux sans qu’il ne les dérange. Il était trop occupé à s’extasier du chant des cailloux pressés les uns contre les autres pour aller réclamer de l’attention. Il a effectué des centaines d’allers-retours dans l’allée avec détermination, peu importait la météo.
La voix sèche de Rose le tire de sa rêverie.
— Tu restes là ou tu me files un coup de main à l’intérieur ?
Ricky presse le pas pour la rejoindre tandis qu’elle ouvre la porte d’entrée. L’intérieur de la maison respire la poussière, dont les particules flottent par milliers dans les rayons de soleil, à l’image du plancton dans une eau translucide.
— Ça sentait déjà le renfermé quand vous êtes venue ici la première fois ?
Rose se tourne vers son employé pour jauger le sérieux de sa question.
— Ça sentait le sang et la mort. Va aérer le salon, je m’occupe du reste du rez-de-chaussée.
Elle disparaît dans la cuisine, sur la gauche, juste après le grand escalier qui se dresse face à l’entrée. Ricky tourne à droite pour déboucher dans la grande pièce qui occupe l’essentiel de la surface. Au sol, le même revêtement en résine anthracite que pour le reste du rez-de-chaussée. Moderne, il est moins froid que du carrelage, plus solide et très facile d’entretien – Ricky le sait d’autant mieux qu’il s’est chargé lui-même du dernier nettoyage.
Le point fort de la pièce est l’immense baie vitrée qui laisse entrer la lumière du jour – même si c’est encore plus flagrant au printemps et en été – et donne sur la terrasse en pierre avec vue sur la partie arrière du jardin, qui se prolonge jusqu’à l’orée de la forêt encerclant la maison. Dans les branches d’un hêtre vieux de plus de deux siècles, on distingue également la cabane en bois qui, après de minces travaux de rafraîchissement, ravirait n’importe quel enfant. Le potentiel de la pièce est illimité. Ricky a vu plusieurs photos de la décoration chaleureuse des anciens habitants, qui avaient utilisé la séparation naturelle qu’offrait la cheminée entre la partie salon et salle à manger pour créer deux ambiances distinctes et complémentaires.
Vide, l’espace est trop grand, presque étouffant, le sol sombre et les murs blanc-cassé lui donnent un air lugubre.
Ricky ouvre la baie vitrée puis la porte-fenêtre qui donne sur la cour. Très vite, l’odeur de renfermé est chassée par l’air froid, vivifiant, qui s’engouffre dans la pièce. Il se hâte de monter à l’étage avant même que Rose n’ait à le lui demander. Les escaliers en bois semblent creusés à même un tronc volumineux qui aurait poussé là depuis des milliers d’années. Chaque marche laisse apparaître des cernes et des nœuds.
Contrairement au rez-de-chaussée, le sol de l’étage est intégralement recouvert d’un parquet du même bois que l’escalier. Le palier est composé d’une large passerelle elliptique. Des étagères sont encastrées dans les murs et semblent attendre livres ou bibelots. Les quatre chambres sont disposées par paires et se partagent deux salles de bain dont l’accès se fait uniquement par l’une ou l’autre des chambres. Si les quatre portes sont disposées en face les unes des autres, seules les chambres des enfants sont de taille identique, la chambre parentale est plus spacieuse que la chambre d’amis.
À l’étage aussi, l’odeur de renfermé est tenace et Ricky ouvre toutes les fenêtres pour laisser entrer l’air frais avant l’arrivée du client.
— Café ?
La voix de Rose monte depuis le rez-de-chaussée. Ricky revient vers l’escalier.
— Je veux bien !
Il retrouve sa patronne en train de se battre avec l’emballage des gobelets en plastique qu’elle a laissé sur place en prévision des visites, en plus de la machine à café électrique que Rose avait initialement amenée lors d’une journée portes-ouvertes – au succès très mitigé – organisée à la fin de l’été et qui trône sur l’ilot central. Seul le frottement du plastique vient briser le silence qui règne dans la maison. Si un tel calme peut être un solide argument de vente pour certains, Ricky le trouve angoissant. Il n’arrive pas à s’imaginer passer ses soirées et ses nuits ici, sans aucune nuisance citadine pour le troubler. Sans entendre le camion des éboueurs passer sous sa fenêtre aux aurores ou le grondement des tondeuses à gazon, ou le voisin qui joue de la perceuse de bon matin, ou tout simplement le trafic matinal. Ricky est persuadé qu’ici, il se sentirait perdu, mis de côté, comme s’il ne faisait plus partie de ce monde dans lequel il tente tous les jours d’asseoir sa place.
— T’as tout ouvert là-haut ?
— Oui, chef !
— Faudra penser à refermer avant que le client arrive.
Quand Rose ouvre le robinet, la tuyauterie proteste vigoureusement dans un bruit de gorge métallique qui se racle, avant de faire remonter de ses entrailles un liquide terreux et le cracher dans l’évier en faïence blanche. L’eau s’éclaircit peu à peu, jusqu’à devenir transparente. Par précaution, Rose la laisse couler encore quelques secondes puis, une fois assurée que la terre accumulée dans les canalisations a été évacuée, emplit le réservoir de la cafetière et la met en marche. La voix de Ricky s’élève dans son dos.
— Vous êtes sûre qu’on ne devrait pas informer le client de ce qui s’est passé ici ?
Ricky lui-même est surpris par sa question. Ce n’est pas dans ses habitudes de remettre en cause la politique de Rose, en général il l’applique à la lettre. Et en ce qui concerne cette maison, la politique de sa patronne est claire comme de l’eau de roche : si le ou les client(s) potentiel(s) sont au courant de l’histoire, on les rassure, mais s’ils ne posent pas de questions, il n’y a pas de raison de les effrayer pour rien.
À un mètre de lui, Rose se fige une seconde, avant de se retourner vers Ricky et de le fixer d’un regard sévère, visiblement agacée.
— Pourquoi voudrais-tu dire quoi que ce soit, hein ? Ça fait des semaines que personne n’est venu voir la maison. Là, on a une occasion rêvée de la vendre. Pourquoi est-ce qu’on prendrait le risque de faire capoter l’affaire maintenant ?
Rose ne comprend pas pourquoi il lui pose la question juste avant l’arrivée du client. Ils ont déjà abordé le sujet. Leur métier consiste à mettre en avant les qualités du bien qu’ils souhaitent vendre et cette maison en est bourrée. Du cadre idyllique à la surface habitable en passant par l’énorme sous-sol aménagé. Sans même parler du prix. Pourquoi dissuader quelqu’un qui serait heureux ici sous prétexte qu’un terrible drame s’est produit entre ces murs il y a quelques années ? C’est de l’histoire ancienne.
Rose place un gobelet en plastique sous le robinet de la cafetière, qui s’active dans un tac-tac-tac semblable à un tir de mitraillette. Ricky l’observe, les sourcils légèrement froncés.
— Je sens bien que ça te chiffonne, Richard.
Ricky se raidit en entendant son prénom. Rose sait pertinemment qu’il n’aime pas qu’on l’appelle ainsi et elle n’hésite pas à s’en servir, en appuyant bien sur la dernière syllabe, pour lui faire comprendre qu’il l’irrite.
— Voilà ce que je te propose, Richard. On explique au client pourquoi le vendeur est si pressé de s’en défaire, on lui livre l’histoire de la maison en lui fournissant tous les détails consignés dans le rapport de police et en ajoutant les plus macabres, ceux dont il n’aurait jamais eu connaissance sans nous…
— J’ai comp…
— Je n’ai pas terminé ! Et tu sais très bien à quel point je déteste qu’on me coupe la parole ! Si je pouvais, j’arracherais les couilles de tous ces hommes qui se croient tellement supérieurs qu’ils ne voient pas l’utilité de me laisser finir mes phrases. Ne me dis pas que tu fais partie de cette catégorie-là, Ricky.
Ricky baisse la tête honteusement, comme un enfant se faisant réprimander par une mère autoritaire.
— Non.
— Quel prénom horrible à donner à son enfant, Ricky, quel genre de parent fait ça ?
Rose murmure sa phrase, mais assez fort pour que le principal intéressé l’entende. Ricky l’ignore, prétendant que les mots ne le touchent pas. Rose porte le gobelet à ses narines pour le renifler.
— Ça m’a l’air bon…
Elle fait couler le café sur sa langue pour s’assurer de la qualité de la boisson. Le verdict est sans appel, ce n’est que du jus de chaussette, mais ça fera l’affaire. Rose s’écarte de la machine et laisse Ricky se débrouiller seul pour se servir à son tour pendant qu’elle reprend, d’une voix exagérément mielleuse.
— Je disais donc, avant que tu n’oses m’interrompre comme le malotru que tu es, qu’on pourrait expliquer au client pourquoi le prix est bien en-dessous du marché et que malgré tout on n’arrive pas à se débarrasser de cette maison. On lui dit tout et on voit s’il veut toujours la prendre. Et puis s’il préfère tenter sa chance ailleurs, je te refile le dossier personnellement. Depuis le temps que tu me bassines pour avoir plus de responsabilités… Je suis persuadée que cette maison sera idéale pour te mettre définitivement le pied à l’étrier ! Tu pourrais t’occuper tout seul de l’entretien et des visites, sans que je ne sois là pour te chaperonner. Hein, qu’en dis-tu, mon petit Richard ?
Ricky capitule.
— Je crois que je ne suis pas encore tout à fait prêt pour voler de mes propres ailes, la preuve…  «