Extraits « Renaissance »

27 janvier 2016

Extraits « Renaissance »

 

« — ‘Cos I’m a creeeeep, I’m a weirdoooo. What the hell am I doing here? I don’t belong…
— Vos gueules les tafiotes!
Je me suis figé, surpris par cette intrusion au milieu de notre concert privé. Le visage de Fred s’est fermé. Une lueur a illuminé son regard. Quelques secondes plus tôt, il régalait encore toute la rue de son absence de talent pour le chant. À présent, les yeux plissés, il jaugeait la situation. Sur notre gauche, assis sur un banc en fer, trois mecs faisaient circuler une bouteille d’alcool à peine dissimulée dans un sac en papier marron, comme des gangstas, à l’américaine. L’éclairage diffus de l’avenue les baignait dans sa flaque pisseuse. Ils avaient l’air mauvais et portaient leurs fringues de marque négligemment pour se donner un genre. Je n’avais aucune envie de m’attarder dans le coin. Si j’avais été seul, j’aurais couru sans réfléchir en espérant que les types soient trop feignants pour se lancer à ma poursuite.
Fred a fait un pas en avant. »

 

« Tout à coup, presque sans prévenir, ça m’est tombé dessus, comme un météorite qui s’écraserait soudain sur une métropole et la réduirait en cendres. Cette vie ne me convenait pas. Je me sentais pris au piège et j’en voulais à Nat de ne pas le voir. Ceci dit, elle s’en était peut-être rendu compte et se sentait impuissante. Mais, dans ce cas, je lui en voulais de ne pas trouver un moyen pour me ramener à l’équilibre. Je n’étais plus inspiré. Chaque jour, je repoussais le moment d’écrire jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Je m’étais remis à fumer après avoir arrêté pendant plus d’un an, ne sachant plus comment gérer mon angoisse grandissante autrement qu’en m’empoisonnant, une clope à la fois. Je ne lui avais plus présenté de pages à lire depuis des mois et elle avait cessé de m’en réclamer. »

 

« Pour ma mère, il était presque inconcevable que je vive avec Nathalie sans que le sujet du mariage ou au moins des fiançailles ne reviennent systématiquement.
— Quand vas-tu faire ta demande, bon sang, elle me tannait régulièrement – et ce n’était pas une question. Elle va finir par se lasser d’attendre et tu finiras par t’en mordre les doigts, tu vas voir.
Je lui ai expliqué que les choses ne se passaient plus comme ça. Elle a haussé les épaules l’air de dire plus rien ne se passe comme ça de toute façon, comme si c’était nécessairement mauvais. »

 

« J’aurais pu faire autrement, faire les choses à ma manière. Le problème c’est que je n’avais aucune idée de ce que je voulais. Tout ce que je savais, c’est que je ne savais pas. Si ce n’est que vivre seul et m’assumer était déjà un pas dans la bonne direction. Au moins, je n’avais plus en permanence sous le nez l’image d’un avenir qui me déprimait. Mais ce n’était pas pour autant que j’avais la niaque nécessaire pour aller chercher autre chose. »

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« Timothée Traewelheurt n’était pas un hoax, il était bien réel. Et il avait engrangé plus de cent millions en cochant des numéros au hasard sur un morceau de papier. Il était immédiatement devenu mon héros. J’étais persuadé que tous mes problèmes s’évaporeraient comme un mince filet de fumée dissipé par le vent, si seulement je pouvais moi aussi gagner au Loto, juste une seule fois, juste une petite poignée de millions. Rapidement, mon admiration pour ce chanceux qui avait bravé les lois du hasard s’est transformée en une jalousie sourde. »

 

« L’inspiration m’a quittée. Jour après jour, je me forçais à m’installer devant mon ordinateur et fixais le curseur qui clignotait en haut d’une page blanche. Parfois, j’essayais d’écrire un mot, puis j’en accolais un derrière en espérant que d’autres suivraient naturellement, comme des moutons menés au pâturage, en espérant que du sens jaillirait d’une succession de lettres associées au petit bonheur la chance. »

 

« La nuit était éblouissante. La lune était trop blanche, comme un puissant phare blanc braqué sur moi. Les lampadaires m’aveuglaient de leur éclairage pisseux, se succédant tellement vite de chaque côté de la rue qu’ils étaient réduits à une traînée jaunâtre défilant à la périphérie de mon champ de vision. L’asphalte se déroulait devant moi tel un large ruban sombre divisé par un sillon blanc irrégulier. Les devantures d’immeubles défilaient sans consistance, formes vagues, couleurs ternes. »

 

« Je ne voyais rien d’autre que la route floue, mouvante et chatoyante qui se dessinait au bout de mon capot. Je n’entendais rien d’autre que les hurlements de la musique techno qui se dévidait des enceintes de l’autoradio, couvrant ceux du moteur de la voiture, poussé dans les tours. Je m’agrippais au volant, et j’enfonçais la pédale d’accélérateur jusqu’à ce qu’elle vienne se coller au plancher tremblant. Je freinais au dernier moment et je braquais le volant. Les pneus crissaient dans la nuit, leurs cris me parvenant de loin, derrière le barrage techno. Mon cœur battait à tout rompre, presque plus fort encore que les haut-parleurs. »

 

« Son air de petite fille sur le point d’éclater en sanglots me donnait envie de la gifler. Comme ça tu pleureras pas pour rien ! La voix de mon père tonnait dans ma tête comme un orage roulant dans un ciel d’été chargé. J’avais envie de broyer de son joli petit minois, qu’elle renifle sa morve en essuyant de la langue le sang qui coulerait du coin de sa bouche. »

 

« J’ai tout de suite su que Raymond serait l’homme de ma vie, avant même de savoir qu’il s’appelait Raymond. Et je ne me suis pas trompée. « Tu veux qu’on se marie ? » il m’a demandé une fois. Je lui ai répondu que je voulais seulement qu’il m’aime.
— Si j’avais de quoi noter cette phrase, je l’ai interrompu, je la réutiliserai bien dans une de mes histoires.
Elle m’a donné sa bénédiction d’un sourire. »

 

« Ses épaules se sont légèrement affaissées et il a fixé un point invisible sur le mur. Est-ce qu’il fouillait sa mémoire à la recherche de souvenirs enfouis ? Il m’a semblé que ses yeux se sont mis à briller, mais ça pouvait tout aussi bien être dû à l’éclairage du plafonnier. Sur son visage, j’ai vu des rides que je n’avais pas remarquées auparavant. Quelques secondes se sont écoulées et j’ai bien cru qu’il allait juste rester là sans rien dire. Il a fini par me répondre, sans me regarder. »

 

« — J’ai eu une fiancée autrefois, Francine qu’elle s’appelait. J’étais jeune, à peine sorti de l’adolescence. La situation était différente à l’époque, plus compliquée. Francine était amoureuse et voulait qu’on se marie au plus vite. Moi aussi j’étais amoureux, mais je devais partir faire mon service en Algérie. C’était encore la guerre et j’ai préféré qu’on attende mon retour pour passer devant le prêtre. J’avais peur de revenir dans une boîte en bois et de faire d’elle une veuve avant même qu’elle n’ait eu le temps d’être une épouse. »

 

« (…) j’en profitais pour humer le parfum vanillé de ses cheveux. Sa crinière châtain foncé était attachée en une queue-de-cheval sexy. Mes doigts courraient dans son dos par-dessus le tissu de son chemisier blanc. Son soutien-gorge dessinait un relief discret. J’avais une soudaine envie de le lui ôter mais j’ai réfréné mes pulsions. Mon regard est tombé sur ses mollets galbés et sur ses chevilles bien dessinées, puis sur ses ballerines qui dessinaient comme un décolleté à ses orteils. Mes yeux sont remontés vers le début de ses cuisses musclées. Pour en voir plus, il aurait fallu que je soulève sa jupe à froufrous noir qui lui allait à merveille. »

 

« Si je devais vraiment lui trouver un défaut, je dirais que la seule chose qui me dérangeait vraiment chez elle, c’était ses parents. Ils semblaient tout droit sortis d’un épisode de Confessions Intimes, avec leur physique ingrat, leur façon de torturer la langue française à chaque phrase ou encore leurs goûts plus que douteux. Mais était-ce suffisant pour la rejeter, elle ? »

 

« Une question me revient sans cesse. Celle de ma renaissance. Car c’est bien ainsi que je considère ma métamorphose. Je me suis extirpé d’un cocon comme une chenille se muant en papillon. Quand est-ce que la transformation a débutée ? Dans un premier temps, ça me semblait si simple que je me suis laissé éblouir par l’éclat du truisme. Je me suis revu, tremblant d’adrénaline, les yeux braqués sur mes mains tachées de sang, sans savoir si je devais hurler d’horreur ou de joie après avoir, pour la première fois de ma vie, posé une limite définitive. Je me rappelle précisément de la sensation qui m’a envahie à ce moment. J’avais, enfin, le contrôle. J’étais devenu celui qui décide, celui qui tranche. Même quand j’ai dû soutenir les accusations et répondre aux questions, même face au jugement que je lisais dans les regards qui se posaient sur moi. J’avais toujours le contrôle. »