Extraits « Saint Louis de Gonzague »

23 mars 2017

Extraits « Saint Louis de Gonzague »

 

« L’effroi. Une communauté sous le choc. Une messe solennelle. Des proches et des inconnus réunis pour témoigner de leur soutien et de leur solidarité. À des familles qui pleurent leurs disparus ; à des survivants qui peinent à prendre conscience de ce qu’ils viennent de vivre.
Un nombre indécent de caméras de télévision ont investi la petite bourgade de Bully-en-Yvelines pour retransmettre l’événement, comme si c’était le nouveau feuilleton à la mode. Depuis le 19 mars 2013, il est presque impossible de trouver une édition de n’importe quel journal, qu’il soit national ou local, qu’il soit télévisé, papier ou même en ligne, qui ne parle pas du massacre de Saint Louis de Gonzague.
J’étais hypnotisé par la vision du bâtiment principal. Le cœur de l’école, comme l’appelait le directeur. Je n’arrivais pas à détacher mon regard de l’immense tache noire sur la façade. Jésus ressemblait à un rescapé de l’Enfer.
Ce n’est que plus tard dans la soirée qu’on apprendrait que les policiers avaient essayé d’arrêter l’élève à l’origine du massacre, avant d’être forcés de l’abattre. Le nom de cet élève était Daniel Duffermier.
Quand j’ai entendu son nom, mon cœur a manqué un battement et je me suis couvert la bouche comme si j’allais vomir. L’annonce m’a fait l’effet d’un violent coup de massue dans le plexus. Parce que j’ai connu Daniel. Lors de mon passage à l’école Saint Louis de Gonzague. »

 

« Tenir ce journal me plaît de plus en plus. Je ne savais pas trop pourquoi je l’avais commencé, mais maintenant je crois que c’est parce que j’aime écrire, avoir cet espace de liberté où je peux m’exprimer sans redouter d’être moqué.
Et puis ce journal c’est aussi, d’une certaine façon, un moyen de communiquer avec toi. »

 

« Avant même d’ouvrir le paquet, je savais qu’il contenait un livre, la forme ne laissait aucun doute là-dessus.
Quand un écrivain reçoit un livre, tous ses sens sont en éveil. Surtout quand l’écrivain en question n’est qu’un ancien prof d’anglais remplaçant vivant sur le canapé inconfortable de son frère.
Sauf que ce n’était pas un livre.
J’ai glissé ma main dans l’enveloppe sans quitter mon frère des yeux. Je n’attendais aucun paquet. L’espace d’un instant, j’ai même cru que c’était un de mes manuscrits qui me revenait, imprimé, avec mon nom sur la couverture. Une façon originale pour une maison d’édition de me faire savoir qu’ils allaient me publier.
J’étais intrigué autant que stressé.
Une feuille de papier s’est gondolée sous mes doigts et je l’ai sortie avant de poser l’enveloppe sur la table, à côté de ma tasse de café froid. En dépliant le mot, j’ai immédiatement reconnu l’écriture, sans même lire la signature. Il n’y avait que quelques mots, mais je n’avais pas besoin de plus.
Bruno, voici mon journal. Faites-en ce que bon vous semble. Pardon. Daniel.
— Alors, c’est quoi ?
Mon frère m’observait avec une curiosité enthousiaste. Il attendait que je lui annonce une bonne nouvelle. Moi, je sentais ma poitrine se compresser et les larmes me monter.
— Le début des emmerdes, Brice, le début des emmerdes…
Il a levé un sourcil en attendant que j’ajoute quelque chose, mais comme je me suis replongé dans ma tasse de café pour ne pas éclater en sanglots devant lui, il a fini par quitter la pièce. »

 

« La voix a résonné dans la nuit.
Les jeunes, qu’est-ce que vous faites là ?
On est tous restés muets. Sauf, encore une fois, Nicolas, qui a répondu Rien de spécial, Guy. Tu nous connais, on boit une petite bière en fumant un joint ou deux, pas de quoi se faire flageller, pas vrai ? d’une voix calme et assurée.
J’ai frissonné (je n’étais pas le seul) et je peux te dire que ça n’avait rien à voir avec le froid. Tout le monde a retenu son souffle. Sauf Nicolas, évidemment. Guy a balayé le groupe avec sa lampe, comme s’il notait mentalement qui était là, puis il a soufflé par le nez avant de nous demander vous devriez pas plutôt être dans vos chambres, à l’heure qu’il est ? d’une voix lasse, comme s’il savait qu’il ne faisait que pisser dans un violon.
Nicolas a répondu on n’allait pas tarder, on finit juste nos bières et on rentre. On sera bien sagement sous nos couettes dans une demi-heure max, promis. Il avait un tel aplomb, je te jure, ça forçait le respect. Je suis toujours un peu mitigé le concernant, mais à ce moment-là, putain, j’étais jaloux. Il regardait Guy droit dans les yeux, même de haut, comme s’il s’adressait à un serviteur. Je suis presque sûr qu’il a des domestiques chez lui, pour être aussi à l’aise en rembarrant un adulte. »

 

« Je ne pouvais pas garder cette histoire pour moi. Regarder les flashs d’informations, écouter les experts et les familles m’est devenu insupportable. Tous ces mensonges, répétés encore et encore, jusqu’à ce qu’ils deviennent la vérité aux yeux du monde. Toute cette hypocrisie déguisée en bons sentiments. Tout ça me rendait malade. Ils ont fait de Daniel un monstre, sans même chercher à comprendre comment il en était arrivé à prendre un fusil pour faire feu sur d’autres êtres humains.
Je ne peux pas dire qu’il est innocent, bien sûr, puisqu’il est coupable du meurtre de quatre personnes. Mais un monstre ? Seulement parce qu’il a tué ? S’est-on posé la question de savoir qui il a tué et pourquoi ? Non. Puisque c’est un monstre, il n’a pas besoin de raisons pour tuer, pas plus que nous n’en avons besoin pour le condamner. »

 

Saint Louis de Gonzague

« Mélanie était allongée sur mon lit, appuyée sur un coude, avec un livre de maths ouvert devant elle. Le soleil entrait par la fenêtre ouverte et venait lécher la peau de ses jambes nues. J’étais assis timidement à côté d’elle, hypnotisé par ses mollets. Mélanie m’a dit arrête de regarder mes mollets et concentres-toi un peu, si tu veux que ça rentre ! avec un air faussement gêné puis elle a éclaté de rire en faisant voltiger ses mèches bouclées autour de son visage, comme dans une pub pour du shampooing.
Elle a retiré sa chemise et m’a laissé admirer l’œuvre d’art qu’est son corps. J’avais la bouche sèche, j’étais pétrifié de désir.
Touche-moi.
Elle a rejeté la tête en arrière, les yeux mi-clos, et s’est offerte à moi. J’ai senti la chaleur de sa peau sous mes doigts et je les ai laissé glisser jusqu’à ses seins…
Et là, un cri strident a retenti, me glaçant le sang. »

 

« La messe du dimanche. Ah, la fameuse messe du dimanche.
Sur ce coup-là, j’ai voulu la jouer fine. J’ai mis mon réveil de bonne heure le dimanche matin – sacrilège ! – pour être sûr d’y assister. J’étais mal réveillé et j’avais envie de retourner me coucher avant même que le prêtre n’apparaisse pour officier.
Christophe, l’aumônier, avait pris place derrière un orgue dont certains tuyaux devaient dépasser les deux mètres de haut. Il savait jouer, je dois bien le concéder. Mais les notes étaient de plus en plus graves, tonnaient dans la chapelle comme des coups de semonce et j’ai bien cru que mes tympans allaient exploser. À tel point que j’ai eu envie d’aller le trouver pour lui demander plus ou moins poliment de baisser le volume. Je le voyais s’agiter devant ses claviers comme s’il était en transe. Il ressemblait à Gilbert Montagné qui aurait gobé des hosties hallucinogènes.
Le rythme s’est accéléré et les visages se sont tournés vers l’autel, où se tenait, je vous le donne dans le mille, le directeur Crimaire. Il avait troqué l’uniforme de l’école pour une longue robe blanche immaculée recouverte d’une longue cape verte avec une croix brodée en or en son centre.
Il a levé les mains et le regard au ciel. La musique s’est tue. J’ai compris le sens de l’expression silence de cathédrale – même si mes oreilles bourdonnaient encore. Le directeur s’est adressé à l’assemblée d’une voix puissante pour débuter l’office. Ça a duré une bonne heure, au moins, et j’ai senti passer chaque minute, en m’efforçant de ne pas grimacer à chaque ineptie qui sortait de la bouche de l’homme qui signerait mes chèques.
Un enfer. »

 

« J’ai posé mon autre main sur sa bouche en même temps qu’il se réveillait en sursaut. Il a failli me faire lâcher prise, mais j’ai tenu bon. Il avait les yeux exorbités, entre surprise et terreur. Je les voyais rouler dans tous les sens, comme s’il essayait de comprendre ce qui lui arrivait. Il a marmonné quelque chose et a essayé de se libérer en attrapant ma main qui le bâillonnait.
J’ai appuyé un peu plus le couteau contre sa gorge en murmurant Shhh, tout doux.
Il n’a pas lâché mon poignet tout de suite, comme s’il avait besoin de quelques secondes pour prendre conscience qu’il était à ma merci. J’ai vu dans son regard qu’il capitulait et ses mains sont retombées sur le matelas. Il essayait de déglutir, mais je lui bloquais toujours la pomme d’Adam avec la lame du couteau. Je me suis penché un peu plus vers lui et j’ai chuchoté
j’sais qu’t’as fouillé dans mes affaires à son oreille.
Instinctivement, il a commencé à secouer la tête pour nier.
Je lui ai dit
je f’rais pas ça à ta place. À moins qu’tu veuilles que j’te découpe un rictus en travers d’la gorge.
Il s’est immédiatement figé, terrifié. Moi, je ne pouvais m’empêcher de lui sourire.
J’ai ajouté
c’est un couteau à steak, au cas où t’aurais pas encore pigé. Si tu bouges un peu trop brusquement, la lame risqu’rait d’déraper, ça s’rait con. D’autant qu’j’aimerais bien qu’tu m’écoutes, avant d’te vider d’ton sang…
Ses yeux ont acquiescé, vivement, plusieurs fois. Je pouvais presque les entendre qui hurlaient oui, oui, oui, oui, oui… »

 

« J’avais déjà bu deux ou trois verres de whisky – je pense que c’était plutôt trois – et fumé deux fois plus de cigarettes. Autrement dit, j’empestais. Mais elle s’en moquait, tant qu’elle parvenait à faire se dresser le serpent à sonnette dans mon panier en tissu. Elle y arriva sans problème, en jouant d’une flûte, qui était aussi le serpent – je ne crois pas avoir besoin d’être plus explicite. Il fallait bien lui reconnaître ça, à Céleste, elle aurait été capable de faire bander un macchabée.
Mais je bandais sans conviction. »

 

« Si tu continues à me faire chier, je passerai le reste de l’année à te le faire payer.
J’ai serré les poings. Je n’avais qu’une envie, qu’il fasse un geste dans ma direction.
Il s’est contenté d’éclater de rire et s’est tourné vers François et Laurent.
Vous entendez ça, les gars, le petit gros dit que si je l’embête encore, il va me le faire payer.
Ils riaient tous les trois et ça m’a déstabilisé. Je me suis senti perdu. Il fallait que je fasse quelque chose, mais je ne savais pas quoi. Puis ils ont arrêté de rigoler. Nicolas s’est penché vers moi, assez près pour que je sente son haleine mentholée et m’a soufflé j’ai un défaut, Danny-boy, je suis affreusement curieux.
Puis il m’a balancé un coup de poing dans le ventre. Je n’ai rien vu venir et je n’ai rien pu faire pour parer ou encaisser. Je me suis retrouvé à genoux, le souffle coupé, à me tenir l’estomac à deux mains. François et Laurent me sont tombés dessus et les coups se sont mis à pleuvoir. Coups de poing. Coups de pied. Dans le ventre. Dans les jambes. Dans le dos. Partout. Sauf au visage. »

 

« Ils sont partis en direction de la forêt qui borde le domaine de l’école. Ils ont écarté une partie du grillage pour passer de l’autre côté et aller s’installer entre les premiers arbres. Si jusque-là ils n’étaient pas discrets, ils sont devenus carrément bruyants. Ils étaient trop loin de l’école pour que quelqu’un les entende. Les garçons s’amusaient à faire peur aux filles, qui criaient et s’esclaffaient en même temps.
Qu’ils profitent de leur insouciance encore un peu.
Je me suis approché lentement pour les observer. Ils s’éclairaient avec plusieurs lampes-torches. Ils formaient un grand cercle et projetaient des ombres dans tous les sens. »

 

« Les mots de Daniel ont résonné dans ma tête durant tout le trajet retour. Ils y résonnent encore aujourd’hui et je crois qu’ils y résonneront pendant longtemps.
Il serait facile de voir dans cette matinée les prémices des événements à venir. Les graines du désastre annoncé. Mais la vérité, c’est que tout avait déjà basculé avant ce mardi de la mi-février. Ce jour-là, les dés étaient déjà lancés. Ils roulaient lentement. »