Extraits « Une Histoire de Vengeances »

21 novembre 2018

Extraits « Une Histoire de Vengeances »

« Le coup arrive par derrière. Puissant. Imparable. Je perds l’équilibre, mes bras battent dans le vide à la recherche de quelque chose à quoi m’accrocher. N’importe quoi. Un bourdonnement s’élève sous mon crâne. Ma chute a quelque chose de salvateur. Le sol est dur et froid mais c’est un soutien solide.
Tout est flou autour de moi, les images comme les sons. J’ai l’impression d’avoir la tête sous l’eau. Une eau trouble, sale. Le sang dégouline dans ma gorge, chaud et métallique. Avec un arrière-goût de terre. Je déglutis instinctivement. Quelque chose ne passe pas. Je tousse et manque de m’étouffer. Je crois percevoir des éclats de rire autour de moi. Mais je confonds peut-être avec les éclats de dents que je viens d’avaler. Mes dents de devant sont cassées. Pas arrachées proprement, comme le fait le soigneur en cas d’infection, mais brisées en plein milieu. Comme on abat un totem ennemi, sans aucun respect pour ce qu’il a pu représenter.
Ma langue passe et repasse sur les brisures, lèche les bouts qui dépassent, tâtonne à la recherche des morceaux qui manquent. Je sens des fragments errer dans ma bouche rompue.
La crosse m’a frappée de plein fouet, sans que je puisse parer ou atténuer l’impact. Ça n’aurait probablement pas changé grand-chose.
Je veux porter une main à mes lèvres explosées. Une botte m’en empêche, me clouant le poignet contre le parquet. Un second talon bloque mon autre main. Les pointes de l’éperon s’enfoncent dans ma peau.
— T’as qu’à cracher, sale pute.
La voix vient de loin. Caverneuse, mauvaise, pleine de haine. Et pourtant très claire.
J’entends un raclement de gorge. Un glaviot visqueux s’écrase juste sous mon œil. Je sens les glaires dégouliner lentement sur ma joue, une limace qui laisse sa traînée poisseuse derrière elle. Je ferme les yeux. Je dois me forcer à respirer. Je ne sais pas ce qui est le pire, le coup de crosse ou ça. Probablement le crachat. J’ai été trop bien élevée pour accepter un tel affront.
Casse-moi les dents si tu veux, mais ne me crache pas au visage. »

« Le cheval gémit sous le poids de son cavalier et Charles craint qu’il ne soit pas à la hauteur de la tâche qui l’attend. Comme s’il avait lu dans ses pensées, l’animal tape vigoureusement du sabot et pousse un franc hennissement qui ressemble à un cri de ralliement.
— Comment il s’appelle ?
— Zemsta.
Charles estime que c’est un nom approprié. Un nom qui ressemble à un appel du destin.
Josie lui tend les rênes.
— Charles ?
Le Grand Sheriff baisse les yeux sur la jeune femme.
— Fais-les souffrir comme ils méritent de souffrir. »

« Quand les flammes ont enfin été maîtrisées, il ne restait plus rien de la maison que Morris et Charles avaient bâtie de leurs mains. Rien d’autre que du charbon et des cendres. Leurs rêves étaient partis en fumée.
La fatigue et la douleur empêchaient Charles de prendre du recul, la colère obstruait sa raison. Seul son désir de vengeance était clair.
Un désir encore renforcé après qu’il eut organisé l’évacuation des corps – Aster ne chômerait pas, dans les jours à venir. Lorsqu’il était enfin rentré chez lui, le manteau sombre de la nuit cédait timidement à la lumière. Charles avait trouvé Ann endormie dans la remise, recroquevillée à même le sol, derrière l’établi. Il l’avait réveillée et l’avait conduite à leur lit. Elle avait le visage hagard et gardait les deux mains sur son ventre arrondi, comme pour protéger le bébé de la barbarie de la nuit.
— Est-ce que c’est fini ?
Elle avait répété la question de nombreuses fois. Charles n’avait pas trouvé la force de lui répondre. Non, ce n’était pas fini, c’était tout juste le début. Il n’avait pas eu le courage de lui dire que cette histoire ne finirait qu’avec la mort d’une des deux parties. Que c’était la seule issue possible. »

« Ann observe la salle pleine avec attention, tout comme elle a observé la ville et ses habitants dernièrement. Ça fait moins d’une demi-lune que Charles a pris la route et depuis Hopetown tourne au ralenti, tel un troupeau errant en attendant le retour de son berger.
Certes, les différents travaux avancent bien, les habitants s’entraident, et Grand Street est pratiquement comme neuve ; la taverne de Bill, avec Francine à sa tête, ne désemplit pas, toute la ville ou presque s’y retrouve pour dîner, même si le ragoût de légumes est toujours le seul plat au menu et que les rations individuelles s’amenuisent de jour en jour.
(…)
Ann sait qu’à ce rythme-là, ils ne tiendront pas longtemps. Ils pourront même se considérer chanceux si Hopetown est encore debout dans une lune ou deux. Bien sûr, il est toujours possible que Charles réapparaisse à tout moment, tel un fantôme surgit du Passé. Même si, à chaque jour qui passe, elle est un peu plus persuadée que son homme, le Grand Sheriff d’Hopetown, est mort. Chaque nuit, son sommeil est parsemé de rêves explicites. Et quand bien même Charles survivrait à la route et à ses désirs de vengeance, il faudra se débrouiller sans lui pendant encore un certain temps, c’est inévitable. Quelqu’un va devoir prendre sa place, au moins de façon temporaire. »

« Charles observe la lueur des lanternes qui éclairent l’intérieur des habitations et projettent sur les murs des ombres mouvantes. La clameur de la Place du Centre se fait déjà entendre. Il accélère la cadence de ses pas. Son estomac se serre. Son dernier repas remonte au jour précédent, mais il sait que ce n‘est pas une manifestation de la faim. Il ignore s’il craint de tomber sur le gang dans une taverne et ne pas savoir quoi faire ou d’apprendre qu’ils sont déjà repartis depuis longtemps.
La ruelle se jette dans la Place du Centre comme une rivière dans le Grand Étang de son enfance. La Place est encore plus grande que dans son souvenir. Un espace ouvert de la taille de Hopetown autour de la statue grandiose du Général Buntownik. Dressé sur son cheval cabré, le Général, dans son armure d’argent, a le bras levé, l’épée tendue vers le ciel, exhortant ses hommes au combat. À la tête des armées dissidentes, il a repoussé les forces du Pouvoir au Nord des Territoires durant la Rébellion et a fondé South Road City. Sans lui, tous les Territoires seraient aujourd’hui asservis par les Seigneurs du Pouvoir et des villes comme Hopetown n’auraient jamais pu voir le jour.
Charles admire la statue pendant quelques instants, puis présente ses hommages, un genou à terre et la tête baissée en signe d’allégeance. Il aurait aimé pouvoir combattre aux côtés du Général, dont la légende a bercé son enfance. Même si le Général avait déjà péri avant sa venue au monde, Charles le considère néanmoins comme son mentor. Ce n’est pas un hasard s’il a décidé de fonder Hopetown sur la route de South Road City. »

« — Tout doux, mon vieux, tu vas venir avec moi. Bien gentiment.
La voix est rauque, mais c’est une voix de femme. La première pensée qui traverse l’esprit du Grand Sheriff est que les femmes de joie de la Jument Hennissante ont des manières particulièrement agressives d’alpaguer le client. Puis il se souvient qu’il y avait au moins une femme dans le gang et en déduit que c’est elle qui le tient en joue. Lui obéir reviendrait à marcher droit vers la mort, sans opposer de résistance et sans espoir d’emmener qui que ce soit dans la tombe avec lui. Lui désobéir reviendrait à peu près au même. Il aimerait pleurer. Pas tant qu’il a peur de mourir, il a fait ce deuil-là depuis longtemps, mais il a honte d’avoir failli aussi facilement.
Au cours de sa vie, il a été confronté à de multiples croyances et même s’il n’en a adopté aucune, il pense à l’une d’entre elles en cet instant précis. Une croyance qui dit que les morts se retrouvent quelque part au-delà de la Vie. L’idée l’avait alors fait sourire. Mais maintenant, elle lui paraît tout à fait crédible. L’imminence de la mort a le pouvoir de faire accepter des choses qui d’ordinaire sembleraient ridicules.
Le canon du pistolet est pressé contre ses reins et Charles est incapable de penser à autre chose que ce qu’il va pouvoir dire à Beth quand il la retrouvera dans l’Après-Vie, lui qui ne croit même pas à l’Après-Vie. Arriver les mains vides est inacceptable, il doit tenter le tout pour le tout. Que risque-t-il, à part mourir ? Il peut encore sortir son arme et tirer dans le tas en espérant faire mouche. La fusillade qui s’en suivra entraînera inévitablement la mort d’innocents. Sauf qu’il n’y a pas d’innocents dans cette taverne. Pas même lui.
Oui, c’est le meilleur plan. Se lever en faisant mine d’obéir, juste pour que la femme dans son dos relâche sa garde, puis faire feu. Finalement, une fois pris en compte qu’il n’a eu que quelques instants pour fomenter ce plan, Charles trouve qu’il ne s’en sort pas trop mal.
Il laisse son bras retomber le long de son corps, se prépare à saisir son pistolet et fait un pas en avant, dans la direction de la table occupée par l’assassin et ses sbires.
Le canon s’enfonce un peu plus contre ses reins, en même temps que la voix lui murmure à l’oreille. »

« — J’avais un homme. Et un fils, aussi. Nous étions heureux. Nous vivions dans une petite ville du Nord, assez loin des Ice Mountains pour ne pas craindre les incursions des Gimnos. Nous avions une maison modeste et quelques terres héritées de sa famille. Rien de grandiose, mais nous étions heureux. Mon père habitait à quelques jours de route et nous allions régulièrement lui rendre visite. Un peu plus souvent depuis qu’il était malade, pour le soulager et aussi pour que mon fils puisse passer du temps avec son grand-père. Ça me semblait important qu’il profite de son influence, c’était un homme bon.
Elle sort une petite pochette en cuir de sa veste et se confectionne une cigarette avec de l’herbe folle.
— Un jour, nous avons emprunté la même route que nous empruntions à chaque voyage. Et nous sommes tombés sur une bande de voleurs. Ils étaient neuf. Je vois encore leurs visages régulièrement, en rêve.
Charles acquiesce.
— Heureusement que je rêve peu, j’ai l’alcool et la Vaporeuse à remercier pour ça.
Elle allume sa cigarette avec des braises du petit feu mourant. Pensive, elle tire une longue bouffée, laissant la fumée s’échapper de sa bouche entrouverte en un long filet épais. »

« — Je pouvais passer des nuits entières, dehors, à observer les étoiles, à consigner leur position et leurs mouvements dans un carnet. Ton grand-père se moquait de moi, même ton père se moquait de moi, ils me répétaient que je perdais mon temps, que les étoiles ne pourraient pas me nourrir. Je suppose qu’ils n’avaient pas tort. Il n’y avait que ma mère, ta grand-mère, qui me prenait à peu près au sérieux. Mais quand je lui faisais part de mes théories, je voyais bien qu’elle ne comprenait pas ce que j’essayais de lui expliquer. Avec le temps, j’ai fini par me conformer au rôle qu’on m’avait désigné. Mais j’étais malheureux, j’étais frustré et j’ai trouvé refuge dans la boisson.
Il avale une nouvelle gorgée en grimaçant légèrement.
— Au début de notre périple, mon seul but était de vous éloigner du danger. Puis le Sud s’est imposé à moi, devenant peu à peu une obsession au même titre que l’alcool et la violence. Le Sud était la réponse à toutes mes questions, à toutes mes angoisses, la solution miracle que j’avais attendue toute ma vie. Il fallait que je l’atteigne à tout prix. Et comme la route était hostile, je suis devenu hostile moi-même.
Il laisse son regard se perdre par la fenêtre et expire lentement avant de se retourner vers son neveu.
— Sais-tu que parmi les étoiles qui brillent dans le ciel, certaines sont en réalité déjà éteintes ? »