Le Policier, le Boucher et les Retraités.

29 mai 2016

Le Policier, le Boucher et les Retraités.

Leo Rutra

 

 

 

 

 

La citadine allemande traverse la petite ville au pas. L’homme au volant suit les indications du GPS pour se diriger dans le labyrinthe de rues étroites. Bientôt, les maisons de ville cèdent place à de plus grandes propriétés et des corps de ferme.
La voiture peut enfin prendre un peu de vitesse, sur une départementale bordée par la forêt. De nouvelles maisons apparaissent, au bout d’allées qui s’enfoncent entre les arbres. Puis le véhicule entre dans une petite zone pavillonnaire et réduit sa vitesse, avant de s’arrêter sur le côté de la petite route.
L’homme observe une maison en pierre, qui se dresse au milieu d’un jardin parfaitement entretenu. Il inspecte les alentours en faisant des exercices de respiration. Il passe une main dans ses cheveux et essuie la sueur sur le siège passager. Son regard croise son reflet dans le rétroviseur.
— C’est parti, mon Titi.
Après une dernière profonde inspiration, il ouvre sa portière. Le métal grince. L’homme peste en regardant l’aile froissée. Un accident idiot, quelques jours plus tôt. Il avait frotté contre le muret de l’entrée, en rentrant chez lui. Pour sa défense, il avait un peu bu ce jour-là.
L’homme claque la portière, qui grince de nouveau, puis réajuste son costume avant de traverser la rue.
 

 

 

 

Dans le creux de l’après-midi…

La porte s’ouvre avec un tintement. Penché derrière son comptoir, le boucher relève vivement la tête. Son regard se pose sur une silhouette imposante comprimée dans un uniforme de police bleu ciel. Les deux hommes se saluent d’un mouvement de tête entendu. Le policier esquisse un léger sourire, puis son visage retrouve son aspect sévère.
— Officier, qu’est-ce que je vous mets aujourd’hui ?
L’homme se penche sur la vitrine, inspectant distraitement les morceaux de viande exposés. Il longe la vitrine dans un sens avant de se redresser en éclatant d’un rire sonore.
— Je sais pas pourquoi je m’obstine à… Mettez-moi comme d’habitude.
Le boucher acquiesce et entreprend de découper un morceau de faux-filet. En quelques minutes, la viande est coupée, pesée et emballée. Le policier paie et récupère son petit sac.
— Bonne fin de semaine !
— À vous aussi, officier.
Le policier pousse la porte en verre, déclenchant la clochette. Il s’arrête sur le seuil. Et se retourne.
— Dîtes-moi, à tout hasard, vous n’auriez pas reçu la visite d’un espèce de prospecteur, récemment ?
Le boucher déglutit.
— Pardon ?
— Je vous demandais si vous n’aviez pas reçu la visite d’un espèce de prospecteur, récemment…
— Euh… non.
Ses yeux s’agitent, comme s’il essayait de repérer un objet sur les étagères ou les étals.
Le policier poursuit.
— Si quelqu’un vient vous vendre des alarmes incendie ou je ne sais pas quoi dans le genre, méfiez-vous !
Le boucher se fige. Ses sourcils froncés créent un méandre de plis sur son front. Il s’éclaircit la gorge.
— Je… je peux vous demander pourquoi ?
Le policier laisse la porte se refermer et revient près du comptoir.
— Vous savez que mon beau-frère est gendarme à Rocamadour ?
Le boucher grommèle en triturant sa barbaque.
— Il m’a parlé d’un cas sur lequel ils sont tombés la semaine dernière. Une histoire bien…
Le policier hésite un instant avant de hausser les épaules.
— Vous avez cinq minutes ?
— Hum-mmm…
— Je vais vous la raconter comme me l’a rapportée mon beau-frère, vous vous ferez votre propre idée…
— Hum-mmm…
— Vous voyez où c’est, Possèz-sur-Cère ?
Le boucher secoue la tête. Ou peut-être juste qu’il tressaute.
Le policier enchaîne.
— C’est un petit village, entre Martel et Vayrac. Bref, tout se passe chez un couple de retraités sans histoire. La semaine dernière, un type se présente à leur porte, soi-disant pour vérifier leur installation anti-incendie…

 

 

 

 
Quelqu’un sonne en plein milieu de journée. La femme est occupée au sous-sol à faire des lessives. C’est donc le mari qui doit se lever de son fauteuil pour ouvrir. Ça l’ennuie un peu, parce qu’il somnolait tranquillement devant une étape du Tour de France à la télé. Mais, en même temps, ils n’attendent personne alors sa curiosité est piquée.
En découvrant sur son perron un type banal en costume un peu passé, le mari pense immédiatement à un VRP, comme on en voyait régulièrement dans le temps. Le genre de gars qui vient vous refourguer des aspirateurs ou des encyclopédies – et toujours d’excellentes affaires ! Le mari s’apprête à l’éconduire poliment, mais le type lui explique qu’il est missionné par la Région dans le cadre d’une campagne d’information visant à sensibiliser les habitants sur les nouvelles normes de sécurité en matière de protection incendie.
La femme les rejoint pendant le laïus, attirée par la conversation comme une fourmi par du sucre. Elle commence à stresser dès qu’elle entend les mots sécurité et incendie, mais elle s’efforce de ne rien montrer pour ne pas être renvoyée à sa buanderie.
Le couple accepte de faire faire le tour de la propriété au type, qui vérifie scrupuleusement leur installation. Il note tout un tas de détails sur un bloc-notes et pose énormément de questions auxquelles le mari ne sait pas forcément répondre, embrouillé par le jargon technique.
La femme montre très vite des signes d’inquiétude, et le type en joue, surexposant les risques à grand renfort de grimaces calibrées et d’anecdotes macabres. Il leur parle de couples tranquilles, comme eux, qui pensaient que leur vieux détecteur de fumée était une sécurité suffisante. Des couples réveillés en pleine nuit par les hurlements de l’alarme tandis que les flammes ravageaient déjà leur domicile. Des couples qui ont tout perdu, parfois même la vie. Des couples qui auraient pu continuer de couler des jours paisibles s’ils avaient opté pour une meilleure protection, comme mettre des alarmes dans toutes les pièces principales ou faire installer des extincteurs automatiques à eau dernier cri.
Le type les noie de paroles, pointe les failles de leur installation actuelle et élabore divers scénarios catastrophe en s’appuyant sur des situations banales du quotidien. Une lampe restée allumée trop longtemps, un fil dénudé derrière un meuble en bois. Il suffirait d’une étincelle pour que leur foyer se transforme en un véritable brasier.
Bien sûr, la femme finit par lui demander d’une voix mal assurée ce qu’ils peuvent faire. Le type leur présente alors un éventail de formules, plus ou moins complètes et onéreuses, tout en insistant sur le fait qu’il n’est pas là pour leur vendre quoi que ce soit. Lui s’occupe seulement de la prévention, mais il leur laisse un numéro pour faire un devis gratuit. Il ne leur force pas la main, il ne pousse pas à l’achat compulsif.
Et c’est là où tout se joue. S’il avait poussé à l’achat compulsif ou essayé de forcer leur main, le mari ne serait pas tombé dans le panneau et l’aurait foutu à la porte avec un bon coup de pied au derrière.
Non, le type ne leur met aucune pression. Mieux, il comprend que c’est un investissement conséquent et leur conseille de bien prendre le temps de réfléchir à la solution la mieux adaptée à leurs besoins.
Sa visite n’aura pas duré plus de deux heures.
Pendant la nuit, la femme fait un horrible cauchemar où – bien sûr – leur maison prend feu. Elle assiste impuissante à la mort de son mari dans les flammes, après qu’il se soit sacrifié pour la sauver. L’assurance rechigne à l’indemniser, considérant qu’ils n’avaient pas réalisé les travaux nécessaires pour la protection incendie et insistant sur le fait que les normes de sécurité en vigueur n’étaient pas respectées. La femme, devenue veuve, est forcée de déménager dans un petit appartement en plein centre d’une grande ville, où elle dépérit rapidement.
Elle se réveille en panique, persuadée que ce rêve est une mise en garde qu’elle ne peut pas se permettre d’ignorer. Elle est convaincue qu’elle ne retrouvera pas le repos avant que le problème ne soit réglé.
Son mari trouve la force de lui résister pendant une journée entière, espérant que ça lui passe. Mais, la nuit suivante, elle le réveille après un nouveau cauchemar. Il met plusieurs heures à la rassurer. Elle ne le laisse se rendormir qu’après lui avoir fait promettre qu’il prendrait rendez-vous dès le lendemain pour faire un devis.
Et elle le presse dès le saut du lit, elle ne lui laisse même pas le temps de boire son café. Même s’il comprend qu’il ne s’en tirera pas à si bon compte, il repousse la corvée. Il a l’habitude d’aller marcher en forêt tous les matins et négocie avec sa femme d’appeler seulement en rentrant.
Il fait traîner sa balade matinale autant que son corps le lui permet. À son retour, il aperçoit une berline garée devant chez lui et deux hommes dans l’entrée, parlant avec sa femme. L’un est grand et mince, avec des lunettes et un béret dont dépassent des touffes de cheveux noirs. L’autre est plus petit, avec de l’embonpoint et une fine moustache bien taillée. Le grand porte une veste en cuir élimé, le grassouillet un gilet en laine.
La première pensée du mari est que sa femme ne l’a pas attendu pour faire venir quelqu’un. Sauf qu’il sent que ça ne colle pas, quelque chose cloche dans l’accoutrement des deux hommes. Il n’a pas le temps de se poser plus de questions qu’on lui colle une paire de cartes de police sous le nez.
Installés autour de la grande table du salon, les inspecteurs leur révèlent la raison de leur présence. Ils pourchassent un arnaqueur expérimenté à travers toute la région. Ils décrivent le criminel et ses méthodes. Mari et femme se sentent mal en comprenant qu’ils ont été victimes d’un escroc. Ils sont à la fois choqués de la facilité avec laquelle ils se sont fait embobiner – surtout le mari, qui était clairement vexé à ce que m’a dit mon beau-frère – et soulagés de l’intervention rapide de la police. D’autant plus qu’ils étaient sur le point de rappeler le numéro qu’on leur a laissé.
La femme n’arrive pas à comprendre pourquoi quelqu’un voudrait s’en prendre à eux. Pour les inspecteurs, c’est très simple, les retraités sont des cibles privilégiées pour ce genre de criminel, qui considère que leur naïveté les rend facilement manipulables – le mari n’a pas très bien pris cet argument. Ils suivent la piste du criminel depuis plusieurs semaines, sur plusieurs départements. La veille, ils ont même réussi à découvrir une de ses planques et ils sont convaincus qu’il y en a d’autres. Ils insistent sur le fait que ce n’est plus qu’une question de jours avant qu’ils ne mettent la main sur lui et l’envoient derrière les barreaux pour un long moment.
Un des inspecteurs – le plus grand des deux – consigne dans un calepin toutes les informations fournies par le couple sur le déroulement de la visite de l’escroc. Ils font ensuite le tour de la maison, pour s’assurer qu’il ne manque rien. Le couple vérifie toutes les pièces visitées par le criminel ainsi que les quelques cachettes où ils gardent leurs biens les plus précieux et un peu d’argent liquide. La femme constate avec horreur qu’il lui manque plusieurs bijoux. Les policiers n’ont pas l’air surpris.
De retour à la salle à manger, les inspecteurs ouvrent un épais classeur avec les photos et les descriptions des objets récupérés jusque-là. La liste est impressionnante. La femme tourne les pages et commente certains bijoux, comme si elle consultait un catalogue.
L’un des policiers – le plus grassouillet des deux – veut inspecter rapidement les différents points d’accès, pour vérifier qu’il n’y a pas de marquage. La femme lève immédiatement le nez du classeur, interpellée par ce terme inquiétant. Elle s’affole quand le policier lui explique que ce sont des signaux très discrets qui permettent aux cambrioleurs de savoir par où passer pour pénétrer dans un domicile discrètement ou facilement.
Le mari, consterné, se lève pour accompagner l’inspecteur grassouillet, mais le grand le retient, prétextant qu’il a besoin de lui pour remplir les différentes déclarations, arguant qu’ils veulent reprendre la traque au plus vite. Ils plaisantent même sur la perte de temps que cause l’excès de procédures.
Le grassouillet disparaît dans la maison. Depuis la salle à manger, on l’entend ouvrir et refermer des fenêtres ou des portes.
La femme a beau scruter les pages, elle n’y voit aucun bijou à elle. Le mari et l’inspecteur mettent sur papier les déclarations avant de remplir un formulaire particulièrement méticuleux pour les objets disparus. Le grassouillet revient dans le salon au moment où ils terminent la paperasse et les rassure sur l’absence de marquage. Le mari ne peut s’empêcher de déplorer leur malchance, eux qui n’ont jamais eu aucun problème jusque-là.
Après la visite des inspecteurs, la femme passe une nouvelle mauvaise nuit, rêvant cette fois que le criminel revient les cambrioler et les tue dans leur sommeil. Elle fait promettre à son mari de faire installer une alarme au plus vite.
Sauf que le mal est déjà fait. Elle découvre d’abord que sa boîte à bijoux est vide et est prise d’un vertige. Elle vérifie ensuite le fond du deuxième tiroir de la commode, où ils gardaient leurs économies – un peu plus de cinq mille euros, quand même – et constate que leur argent s’est également volatilisé. Elle fait un malaise.
 

 

 

 

Dans la boucherie…

— Vous l’avez compris, les inspecteurs étaient en fait les complices du premier gars. Pendant que l’un remplissait les papiers avec le couple, l’autre vidait les boîtes à bijoux et les délestait de leurs économies. Vous vous rendez compte jusqu’où les gens sont capables d’aller ?
Le boucher acquiesce sombrement, avant de déglutir.
— J’espère que ces vauriens ont été arrêtés et qu’ils vont croupir en prison.
Le policier secoue gravement la tête.
— Malheureusement, il y a de fortes chances qu’on ne les attrape jamais.
Le boucher relève le menton.
— Ah bon ? Même avec les recherches d’empreintes et tout ce qu’on voit dans les séries policières ?
— Ils ont dû être prudents, mon beau-frère m’a dit qu’ils n’avaient pas retrouvé grand-chose d’exploitable et qu’ils n’ont de toute façon pas le budget pour faire des expertises coûteuses. Surtout pas pour un simple vol. L’assurance remboursera le couple et ça conclura l’affaire. À moins, bien sûr, qu’il n’y ait d’autres cas.
Le boucher prend un air dépité.
— C’est encore les méchants qui s’en sortent le mieux… Heureusement que le couple va être indemnisé, c’est toujours ça…
— Oui, mais ils ne récupéreront probablement jamais ce qu’on leur a volé. Et on ne peut pas rembourser la valeur sentimentale. Ils avaient des objets qui étaient dans leurs familles depuis des générations. Pour ça, l’assurance ne peut rien faire…
Le boucher hésite à poser une question, mais le policier ne lui en laisse pas le temps.
— Mon beau-frère m’a dit qu’ils étaient traumatisés. Ils répétaient à tort et à travers qu’ils n’en revenaient pas de s’être fait escroquer de la sorte par des représentants de la loi. Il a fallu leur expliquer en long et en large qu’ils n’avaient pas eu affaire à de vrais policiers mais à des criminels se faisant passer pour des policiers. Je vous raconte pas la confusion.
— Je n’en doute pas.
— Faut dire qu’ils commencent à montrer des signes de…
Le policier fait un mouvement de moulinet à hauteur de sa tempe, en sifflotant.
— Autant dire que pour obtenir des informations utiles à l’enquête, il a fallu s’accrocher. Mon beau-frère m’a dit que la femme s’emmêlait les pinceaux entre ce qui s’était vraiment passé et ses cauchemars. Cauchemars qu’elle leur a évidemment racontés dans les moindres détails à plusieurs reprises. Mais quand il a fallu dresser un portrait-robot décent, il n’y avait plus personne. Alors récupérer la plaque de la voiture, je vous en parle même pas, ils étaient même incapables de s’accorder sur la couleur du véhicule. On sait juste que les types ressemblaient vaguement à Starsky et Hutch, sauf qu’ils ne roulaient pas en Ford Gran Torino rouge à bandes blanches.
Le boucher émet un petit rire forcé en attrapant un torchon sale pour s’essuyer les mains.
— Dans quel monde on vit…
— Je vous le fais pas dire… Quoi qu’il en soit, si vous…
— Oui, si je tombe sur un type qui vend des alarmes anti-incendie, je vous appelle !
— C’est ça ! Et n’hésitez pas à passer le mot à vos amis et voisins…
— Vous pensez qu’ils pourraient…
— C’est pas impossible. On n’est jamais trop prudent.
Dès que le policier quitte la boutique, le boucher s’empare de son téléphone. Il pianote nerveusement sur son plan de travail en attendant que son correspondant décroche.
— Francis ? C’est Serge. Tu devineras jamais qui vient de sortir de ma boutique, ni ce qu’il vient de me raconter…
 

 

 

 

Une semaine plus tôt…

Serge s’efforce de démarrer aussi calmement que possible. Son cœur tambourine et ses jambes tremblent. Dès qu’il a tourné au coin de la rue, il arrache la fausse moustache qui le démange depuis une heure. Côté passager, Francis retire son béret garni d’une perruque en gloussant d’excitation.
— On a réussi ! On a réussi, putain !
Serge voudrait éclater de rire à son tour. À la place, il ravale un renvoi acide. Ses entrailles lui donnent l’impression de s’enrouler sur elles-mêmes, tel un serpent constricteur déterminé à le broyer de l’intérieur. Il essaie de penser à autre chose. En plus, un détail le turlupine.
— Comment tu savais qu’il manquerait des bijoux ? C’est Thierry qui… ?
— Thierry qui quoi ? Qui aurait trouvé le moyen de voler des bijoux pendant que le vieux regardait par-dessus son épaule en permanence ? La vérité, c’est que j’en avais aucune idée, c’était juste un coup de bol.
— En parlant de coup de bol, maintenant va falloir qu’on rentre sans se faire arrêter.
Francis lui presse l’épaule, un large sourire sur les lèvres.
— Va pas nous porter la poisse !
Le retour à Prassac se déroule sans encombre. Ça bouche un peu vers Bergerac, mais une heure et demie après leur départ, ils se garent derrière la maison de Thierry. Sans même avoir croisé l’ombre d’une voiture de police.
Serge a mal au ventre. D’un côté, il est soulagé qu’ils aient pu mener leur plan à bien et est impatient qu’ils transforment leur pactole en liquide. D’un autre, il culpabilise d’avoir escroqué un couple d’honnêtes retraités, quelles que soient les raisons de leur larcin.
Il se demande comment une banale discussion entre amis lors d’une soirée arrosée s’est transformée en l’exécution d’un stratagème digne d’un film des frères Coen.
 

 

 

 

Deux mois plus tôt…

Serge promet à sa femme qu’il ne rentrera pas trop tard. Évidemment, ils savent tous les deux que c’est une promesse en l’air.
Comme tous les vendredis soirs, il va retrouver ses copains pour jouer aux cartes en buvant du whisky de mauvaise qualité et fumant des cigares chinois. Comme tous les vendredis soirs, Patricia va se coucher seule et ne pourra vraiment s’endormir qu’au milieu de la nuit, une fois son mari allongé à ses côtés, empestant l’alcool et le tabac. Comme tous les vendredis soirs, Serge fait les trois kilomètres qui le séparent de chez Thierry, son comptable et ami d’enfance.
Francis et quelques autres sont déjà là, déambulant autour de la grande table de jeu qui trône au centre du sous-sol aménagé. Ils ont des verres à la main et une épaisse nappe de fumée stagne déjà sous le plafond. Thierry sert à boire à Serge et lui offre un cigare.
Une dizaine d’années plus tôt, ils buvaient du whisky écossais et fumaient des cigares cubains. Les crises financières successives et les traites toujours plus élevées ont eu raison de leur goût du luxe. Ils ont fini par s’y faire et s’obstinent, chaque semaine, à jouer les hommes importants, dans leur simulacre de club privé. Quand tout le monde est arrivé, la partie débute, sur un fond de conversations inutiles ou illusoires. Ils font semblant d’être encore ambitieux et optimistes.
Et boivent plus que de raison.
Thierry parle fort, boit trop et fume à la chaîne. Pourtant, Serge et Francis ne sont pas dupes, ils devinent que quelque chose tracasse leur ami.
La nuit est bien entamée quand le sous-sol se vide enfin. Il ne reste bientôt plus que les trois mousquetaires, le noyau dur du groupe. Ils ont grandi et ont fait les quatre cent coups ensemble. Ils se connaissent depuis toujours, étaient témoins à leurs mariages et sont parrains de leurs enfants.
Francis termine son verre et annonce qu’il va rentrer. Serge lui emboîte le pas. Tête baissée, Thierry lâche alors la bombe qu’il a gardé pour lui toute la soirée.
— Vous vous rappelez la nana de la convention ?
Ils hochent la tête.
— Muriel l’a découvert. Elle demande le divorce.
Francis et Serge se rassoient. Ils se resservent un verre et allument un dernier cigare. Et ils parlent. Comme seuls des hommes peuvent se parler. Sans aller au bout des choses.
— Elle veut garder la maison et demande une pension alimentaire hallucinante. Mais je vais pas me laisser faire…
Il se force à sourire, alors qu’une larme roule le long de sa joue. Il la met sur le compte de la fumée qui lui pique les yeux et change de ton en s’enorgueillissant de pouvoir reprendre la grande vie de célibataire.
Francis se livre à son tour, racontant ses dernières misères. Des fournisseurs d’Europe de l’Est l’ont escroqué de plusieurs dizaines de milliers d’euros de marchandises. Il évoque les frais d’avocat, l’état de ses finances et la longueur de la procédure d’indemnisation. Lui, reconnait sans mal que ses larmes sont sincères.
— C’est comme si quelqu’un me tirait un poil de nez par le trou de balle !
Serge ne se donne pas la peine d’en rajouter. Même s’il est aussi dans le rouge, à cause des prêts qu’il a pris pour maintenir la boutique à flots. Il préfère se taire et garder ça pour lui, c’est sa manière de gérer les mauvaises passes. Il se répète que les choses finiront bien par rentrer dans l’ordre.
Thierry éclate d’un rire fatigué.
— Des fois, je me dis que c’est les voleurs et les escrocs qu’ont raison. Ils se dorent la pilule, tranquilles, pendant que nous on doit se dépatouiller avec des assurances qui veulent jamais raquer. Et les flics, bien sûr, sont jamais foutus de les attraper.
Francis approuve.
— On devrait monter un coup, nous aussi. Changer les rôles, pour une fois.
Serge éclate de rire.
— Ouais, on a qu’à aller braquer une banque !
Francis secoue la tête.
— Mais non. Un petit truc, juste de quoi nous remettre bien.
Le regard de Thierry s’illumine.
— C’est marrant qu’on parle de ça, j’ai un pote qui m’a parlé d’une arnaque imparable !
 

 

 

 

Une semaine plus tôt…

Francis, incapable de tenir en place, sautille dans le sous-sol aménagé de Thierry comme un enfant au pied d’un sapin de Noël. Ou sous acide.
— J’en reviens pas à quel point c’était facile ! De pauvres imitations de cartes de police et ils y ont vu que du feu !
— Tu m’étonnes qu’on s’en prenne toujours aux petits vieux, ils sont tellement crédules que ça revient presque à se servir !
Thierry et Francis se marrent et se donnent des accolades énergiques. Deux gamins après une bonne blague. Serge reste un peu en retrait et fouille distraitement un des sacs plastiques. Ses remords l’empêchent de jubiler.
— Vous croyez qu’il y en a pour combien ?
Thierry hausse les épaules.
— Quelques milliers d’euros, probablement.
Francis se frotte les mains.
— Ça va prendre combien de temps avant qu’on palpe ?
— On peut déjà partager le liquide tout de suite… Pour le reste, faudra compter peut-être quinze jours, trois semaines, voire un peu plus, ça dépendra des détails. Faut que je voie tout ça avec mon pote. On va déjà faire une liste de ce qu’on a récolté !
Francis renverse un sac de bijoux sur la grande table où ils jouent habituellement aux cartes, et commence à les trier. Thierry se saisit d’un gros écrin en velours sombre qui émerge du tas. Il ouvre la boîte et ses yeux s’écarquillent quand il découvre son contenu.
— Pour ça, par exemple, ça risque de prendre un peu plus de temps, mais ça peut potentiellement nous rapporter un petit extra, si elle est authentique…
Intrigués, Francis et Serge se penchent par-dessus son épaule. Une lourde croix en fer ornée d’une croix gammée repose sur un ruban rouge sang.
Serge ravale sa salive.
— C’était qui, ces petits vieux ?

 

 

 

 

 

Dans le creux de la nuit…

Serge est allongé sur son lit. Il scrute le plafond. À côté de lui, sa femme ronfle doucement. Pour la énième fois depuis qu’il s’est couché, il tourne la tête vers le radioréveil. Trois heures passées. Il devrait dormir depuis longtemps, et dormir bien profondément. Mais le sommeil le fuit.
Même pas deux mois. C’est le temps qu’il a fallu pour que l’honnête commerçant qu’il était passe de l’autre côté de la loi et devienne un criminel.
Serge ne peut nier l’excitation qu’il a ressentie au moment où ils ont pris la décision, et encore plus au moment des faits, quand il a réussi à tenir son rôle et à remplir sa mission malgré un trac monumental. Puis tout est allé très vite. Trop vite. À peine ils s’étaient décidés que le contact de Thierry leur avait tout servi sur un plateau d’argent. La méthode, déjà, d’une simplicité déconcertante. Puis l’adresse d’un petit couple de vieux quelconques. Il les avait repérés quelques mois plus tôt avant de s’intéresser à un plus gros gibier. Selon lui, ils représentaient le plan parfait pour des novices – pour ne pas dire des amateurs.
Tout a marché comme sur des roulettes. Presque trop bien. Mais depuis qu’ils ont découvert la Croix de Fer nazie parmi les objets volés, Serge se demande s’ils n’ont pas été manipulés depuis le début. Et il angoisse de plus en plus, craignant d’avoir mis le doigt dans un engrenage qui pourrait le broyer comme du petit bois.
Il angoisse au point de voir certaines choses sous un œil nouveau. Comme si l’idée de faire un séjour derrière les barreaux – ce qui ne manquerait pas d’arriver si quelqu’un les liait, Francis, Thierry et lui, au vol des bijoux – lui permettait de redécouvrir les petits plaisirs de la vie. Par exemple, au beau milieu de la nuit, sentir le corps chaud de sa femme contre le sien. Le problème, c’est qu’il est incapable de profiter pleinement de ces petites choses qui devraient le combler. Il passe son temps à regarder par-dessus son épaule, persuadé qu’il va se faire arrêter tôt ou tard, et que sa vie – ou du moins sa liberté – lui sera retirée.
Pas plus tard que cet après-midi, il était persuadé que le policier ne venait pas pour récupérer sa dose de viande rouge pour la semaine, mais qu’il était sur leurs traces. Il avait beau se répéter de se calmer, se rappeler qu’ils avaient pris toutes les précautions nécessaires, son cœur tambourinait pendant tout le temps où l’officier lui racontait son histoire – son histoire. Il se sentait transparent et était certain que le flic percevait son stress.
Un stress évident.
Un stress suspect.
Ça n’aurait pas été plus clair si son méfait était inscrit sur son visage. Il ne faisait que jouer avec lui avant de lui lire ses droits et de le placer en état d’arrestation. Serge n’avait aucun doute, il vivait ses dernières minutes en tant qu’homme libre. Pourtant, le policier était reparti. Et sa journée avait repris son cours. Comme si de rien n’était.
Serge rejette les draps et pose les pieds au sol, sans un bruit, pour ne pas réveiller Patricia. Il quitte la chambre en enfilant son peignoir. Ce peignoir personnalisé que Patricia lui avait offert à l’occasion d’une Saint Valentin ou d’un Noël – elle avait évidemment le même, en rose. Du bout des doigts, il effleure l’écusson que Patricia a fait broder, et qui lui fait immanquablement penser au drapeau brésilien. Un cœur traversé de l’inscription Je T’Aime Mon Chounet. Il prend conscience de la profondeur de ce message, de l’amour qui l’unit à sa femme, des épreuves qu’ils ont traversées et de celles qu’ils traversent encore aujourd’hui. Il voudrait que ça lui donne de la force, mais c’est la peur qui prend le dessus. La peur de tout perdre.
Et pour quoi ? Quelques milliers d’euros, tout au plus ?
Il prend une cigarette et sort sur le balcon. Le frottement de la pierre du briquet ressemble à un coup de fusil et le fait sursauter.
La nuit est fraîche. Même froide. Ça lui fait du bien.
Il pense à l’argent liquide que Francis, Thierry et lui ont déjà partagé et qu’il a mis de côté, dans le fond d’un placard. Il songe à l’argent supplémentaire qu’ils toucheront pour les bijoux, sans compter le petit extra. Et il se demande s’il veut vraiment récupérer sa part du butin. Certes, ça lui permettra de se constituer un petit matelas, pour encaisser plus facilement les mois à venir, mais il craint que ça ne soit pas suffisant pour racheter sa tranquillité. Mieux, s’il pouvait échanger l’argent des bijoux – à défaut des bijoux eux-mêmes – contre sa sérénité retrouvée, il le ferait sans hésiter, et tant pis s’il passe pour un faible aux yeux de Francis et Thierry.
Son regard balaye la ville assoupie. Dans l’immeuble d’en face, un seul appartement est éclairé. Serge se demande si, comme lui, celui qui y vit cache un secret qui l’empêche de dormir.